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Médias et solidarité internationale: à humanité variable?

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Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Marie Brodeur Gélinas, chargée de programme pour les Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI) à l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)

Janvier 2016 : ondes de choc dans la couverture médiatique internationale

En janvier dernier, deux événements médiatiques ont alerté une vingtaine d'organismes de coopération et de solidarité internationale, réunis pour définir le thème des vingtièmes Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI). Tout d'abord, un article publié dans La Presse a présenté le phénomène du « volontourisme », ces séjours appelés « humanitaires » où des Occidentaux passent quelques jours dans des pays du Sud, souvent dans des écoles ou des orphelinats, causant plus de tort que de bien lors de leur court passage. Ces séjours sont habituellement organisés par des entreprises privées qui recrutent les participantes et participants en ligne, sans préparation particulière.

Quelques jours plus tard, un attentat terroriste causait la mort de 30 personnes au Burkina Faso, dont six Québécoises et Québécois. Alors que ces stagiaires étaient venus vivre une expérience de solidarité internationale de réciprocité auprès d'une communauté d'accueil partenaire d'un organisme québécois, les médias ont parfois résumé leur expérience par des activités manuelles telles que la peinture de tableaux noirs, ce qui ne rend malheureusement pas justice à leur démarche. La couverture de l'événement a été de plus sans commune mesure avec le coup d'État perpétré quelques mois plus tôt dans le même pays. Selon le bilan officiel, la répression des manifestations s'est soldée par la mort de 11 personnes et 271 blessés.

Ces deux phénomènes médiatiques ont fortement ébranlé les organismes de coopération et de solidarité internationales. Ceux-ci organisent notamment des stages d'initiation à la solidarité internationale, tels que ceux de Québec sans frontières. Les futurs stagiaires participent à plusieurs jours de formation pour mieux comprendre les causes des inégalités Nord-Sud, mieux se préparer au choc culturel et surtout apprendre à minimiser l'impact négatif de leur passage à venir dans une famille et une communauté d'accueil. Non seulement ne sont-ils jamais identifiés comme des « travailleurs humanitaires », mais on leur rappelle qu'ils vont d'abord apprendre, et surtout pas donner des leçons!

Les organismes réunis se sont donc demandé ce qui perpétrait les discours sociaux présentant l'Occident comme seul porteur des solutions au Sud et les populations du Sud comme des assistées passives. Plusieurs acteurs sociaux ont été identifiés : le système éducatif, le cinéma et la culture, le monde du travail et les médias.

Pour interpeller la population aux enjeux internationaux, le réseau de la solidarité internationale passe notamment par les médias, alors qu'eux filtrent, dans une certaine mesure, les nouvelles selon certains biais, notamment la proximité géographique et culturelle de la nouvelle, dans l'optique de vendre celle-ci. Dans un cas, chaque vie compte également; dans l'autre, la vie occidentale sera davantage représentée que les autres. Ce phénomène s'insère dans un cercle vicieux : des impératifs économiques poussent les médias à proposer des nouvelles dont voudront les gens. Ceux-ci sont peu ou pas informés des causes systémiques des inégalités Nord-Sud. Ils sont donc moins intéressés à acheter ce type de nouvelle, et ainsi tourne la roue.

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©JM Ucciani

Mais pourquoi souhaiter interpeller le public ?

Dans un monde d'inégalités systémiques, la société civile mène ses luttes sur trois fronts complémentaires : mobiliser la population aux enjeux socioéconomiques et politiques, afin qu'elle participe aux mouvements sociaux; exiger des lieux de pouvoir des changements structurels; et mener des actions sur le terrain avec les communautés marginalisées pour qu'elles puissent non seulement répondre à leurs besoins, mais surtout se donner le pouvoir de transformer elles-mêmes le système qui les maintient dans leur situation.

La « mobilisation du public », constituée d'activités éducatives et d'engagement, fait donc face à des obstacles majeurs. Dans un premier temps, il est important de comprendre pourquoi plusieurs citoyennes et citoyens ne demandent pas à être davantage informés sur les enjeux sociaux, leurs causes et l'importance de s'engager pour les changer. La population a peu de marge de manœuvre pour remettre en question le système et ses multiples oppressions qui perpétuent les inégalités. Elle est submergée d'informations présentant les dogmes du néolibéralisme comme des faits et la reconnaissant d'abord pour ses rôles de production et de consommation, en plus d'être endettée et stressée par un quotidien exigeant. De surcroît, ces oppressions se retrouvent dans l'ombre d'une méritocratie qui conforte les quelques privilégiés dans leur position.

La culture coloniale dans laquelle nous baignons perpétue le mythe de l'Occident, modèle unique de la raison, de la démocratie et des droits humains. Non seulement il ne saurait exister d'autres modèles complétant le nôtre, mais questionner nos propres dérives serait perçu comme de l' « Occident-bashing », alors qu'il s'agit d'un souci justifié d'amélioration. Dans ce contexte, dénoncer les inégalités Nord-Sud et appeler à la solidarité internationale constitue un défi majeur, puisque nous pensons faire partie des pays dits « développés », détenteurs des solutions à recommander aux pays « en développement » du Sud.

Les organismes de solidarité internationale se retrouvent donc dans une position particulière. Alliés de la société civile des pays du Sud, foisonnante de mouvements sociaux résilients, créatifs et exigeants, ils lancent aux populations du Nord invitation sur invitation pour mieux comprendre les inégalités systémiques. Ils les appellent à agir sur celles-ci, alors que les discours sociaux valorisent davantage la charité et présentent trop souvent les rapports Nord-Sud comme un impératif d'importation de « nos bonnes pratiques ».

II a donc été décidé de dédier les Journées québécoises de la solidarité internationale 2016 au rôle que jouent les médias dans la compréhension populaire des enjeux internationaux. De nombreuses questions se posent et, le dialogue étant ouvert de part et d'autre, des solutions pourraient émerger. Il est clair que les journalistes eux-mêmes se préoccupent de l'importance accordée par les médias aux intérêts commerciaux au détriment de l'intérêt public. Il existe une réelle volonté de mieux informer la population sur les enjeux de solidarité internationale.

Les Journées québécoises de la solidarité internationale se déroulent dans douze régions du Québec du 3 au 12 novembre 2016. De nombreuses activités sont organisées, notamment une tournée de classes et des discussions publiques avec des journalistes sur ces enjeux fondamentaux d'accès à une information suffisante et de qualité.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Le CIRDIS et l'AQOCI tiennent à remercier Charles Saliba-Couture, fondateur du blogue Un seul monde. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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