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L'accaparement de terres et le droit à l'alimentation en Colombie

12/10/2015 08:27 EDT | Actualisé 12/10/2016 05:12 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Annabelle Martin, doctorante en santé et société à l'UQAM et membre étudiante du CIRDIS. Le réseau international REINVENTERRA, mis sur pied par le CIRDIS en partenariat avec le CÉTASE, organise une conférence tricontinentale sur la mise en valeur des ressources naturelles à l'UQAM les 13, 14 et 15 octobre prochains. L'auteure interviendra dans le cadre de cet événement.

L'accaparement de terres se comprend comme une prise de contrôle des ressources naturelles associées à la terre, telles que l'eau, les minéraux ou les forêts, afin d'obtenir la souveraineté quant aux bénéfices liés à leur utilisation, et ce, tant aujourd'hui que demain.

Ce phénomène, d'une portée mondiale considérable, se traduit par des transactions foncières à grande échelle. À titre d'illustration, la base de données Land Matrix estime à 80 millions d'hectares les terres accaparées pour l'année 2012 et à 35,8 millions de plus en 2014. Toutefois, il importe de préciser que ces chiffres ne reflètent pas l'entière réalité puisqu'ils représentent uniquement les transactions déclarées alors que bon nombre d'entre elles demeurent secrètes. Déclarés ou non cependant, ces millions d'hectares accaparés se traduisent en millions de personnes déplacées à l'échelle de la planète.

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Par exemple, en Colombie, en date de janvier 2015, plus de 5,7 millions de personnes avaient été déplacées en raison de conflits internes liés à l'accaparement de terres. Cela fait de la Colombie l'un des pays comptant le plus de personnes déplacées, et ce, tout juste derrière la Syrie. Mais comment comprendre, depuis notre univers feutré, ce que signifie la réalité concrète d'un accaparement de terres?

Le cas de la communauté d'El Hatillo

Situé dans le département de Cesar, dans le nord-est de la Colombie, et plus spécifiquement dans la municipalité d'El Paso, nous retrouvons la petite communauté rurale d'El Hatillo. Depuis plus de 150 ans, cette communauté estimée à 700 habitants occupe des terrains vagues (baldíos) qui leur ont été attribués par l'État en conformité avec les lois du pays.

Les habitants d'El Hatillo ont toujours vécu de l'élevage du bétail, de la pêche et de la production agroalimentaire. Durant presque tout le XXe siècle, El Hatillo était autosuffisante, offrant une sécurité alimentaire à toutes les familles. Or, depuis le début des années 1990, l'exploitation à grande échelle de mines de charbon dans le département de Cesar a provoqué de grands bouleversements parmi les populations concernées. Dans le cas d'El Hatillo, les activités de la mine de charbon à ciel ouvert - la Colombian Natural Resources - ont engendré plusieurs conséquences graves pour cette petite communauté.

Les répercussions de la mine sur El Hatillo

Cette mine de charbon à ciel ouvert se trouve à environ 200 mètres de la communauté d'El Hatillo. Cette proximité nuit non seulement à la santé des membres de la communauté mais également à son environnement.

Bien que les terres aient été accaparées en toute légalité afin de favoriser les activités minières, la conséquence en est que le territoire d'El Hatillo a été réduit de 35 hectares à 1,5 hectare de terre par famille, limitant ainsi la production agricole et l'élevage de bétail. Le fleuve Calenturitas a été dévié de 17 km, altérant la géographie du territoire et le débit du fleuve, provoquant la destruction de son écosystème et entraînant la disparition de plusieurs espèces de poissons alors qu'auparavant ce fleuve apportait une sécurité alimentaire à la communauté. Cette eau, autrefois cristalline, est devenue si contaminée par les déchets de la mine qu'en boire est synonyme de vomissements et de diarrhées.

Par ailleurs, l'extraction du charbon génère une grande quantité de débris (gravats), créant ainsi des cratères qui totalisent une quarantaine de kilomètres de chemins. L'accumulation des résidus miniers autour de ces cratères forme de petites collines (terrils) artificielles composées de déchets toxiques, dont les poussières détériorent la qualité de l'air. Par exemple, lorsque les camions de la mine viennent déverser les gravats, la poussière se rend jusqu'à la communauté et provoque des toux chroniques chez les habitants. L'oxydation de cet air a un impact non seulement sur les membres de la communauté, mais également sur la faune et la flore : les terres d'El Hatillo sont devenues stériles et les animaux, malades.

« En date de janvier 2015, plus de 5,7 millions de personnes avaient été déplacées en raison de conflits internes liés à l'accaparement de terres. Cela fait de la Colombie l'un des pays comptant le plus de personnes déplacées, et ce, tout juste derrière la Syrie. »

En 2006, le ministère de l'Environnement, de l'Habitat et du Développement territorial a effectué des tests de qualité d'air dans trois communautés situées à proximité de mines, dont El Hatillo. Les résultats ont révélé une concentration entre 50 % et 75 % supérieure à la limite normale de particules néfastes pour la santé. En conséquence, plus de 50 % de la population souffre de problèmes respiratoires, dermatologiques et oculaires.

De plus, les explosions diurnes et nocturnes effectuées par la mine pour creuser le sol se répercutent sur l'habitat de la communauté tout en faisant fuir hors des broussailles des serpents venimeux, comme le bocadorada et le cascabel, qui cherchent alors refuge dans les maisons : les habitants doivent toujours les surveiller et protéger leurs enfants.

En 2010, ce même ministère a ordonné à trois mines, dont la Colombian Natural Resources, de déplacer et de réinstaller d'ici 2012 les populations touchées par l'exploitation minière. À ce jour, aucune d'entre elles n'a été relocalisée et, le 25 janvier 2013, la communauté d'El Hatillo s'est déclarée en crise alimentaire.

Le droit à l'alimentation

Ce survol des problèmes affectant la communauté d'El Hatillo nous permet de comprendre ce que peuvent vivre de nombreuses communautés lorsque victimes d'accaparement de terres. Dans ce cas-ci, l'enjeu principal relève d'abord de questions légales non résolues liées à la propriété de la terre. À cela s'ajoutent l'absence de position claire de l'État sur la réforme agraire et les ressources naturelles, l'abus de procédures judiciaires, les relations de pouvoir entre les différents acteurs, le climat de violence et d'intimidation, et l'assujettissement des populations.

El Hatillo semble représenter l'exemple type de la nécessité d'intégrer le droit à l'alimentation dans la constitution du pays, afin de rendre ce droit incontournable, et duquel découlera la hiérarchie des autres priorités (exploitation minière, industrialisation, etc.). Le droit à l'alimentation va de pair avec la propriété foncière et la nécessité d'une réforme agraire, et ce, malgré la complexité de la situation, née de l'immobilisme des gouvernements successifs. Enfin, le droit à l'alimentation pourrait être un outil qui obligerait l'État à protéger sa population au point d'imposer des sanctions légales et d'exiger réparation pour les torts causés autant à sa population qu'à son environnement. Ainsi, au problème de l'accaparement de terres, le droit à l'alimentation est peut-être l'antidote.

N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles.

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