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Ces femmes qui migrent au son des armes

07/03/2016 09:57 EST | Actualisé 08/03/2017 05:12 EST

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Cathy Wong, présidente du Conseil des Montréalaises et agente de développement du secteur jeunesse des YMCA du Québec. Elle écrit toutefois ce billet à titre personnel.

Une violente détonation retentit, je saisis le bras de ma mère. Mes mains sont moites, mon cœur bat vite. C'est la première fois que j'entends en direct la décharge d'un AK-47. Habituellement, c'est sur ma télévision à Montréal. Je baisse alors le volume et je me cache sous la couverture.

Un deuxième coup suit, puis un troisième. J'ai l'impression que chaque balle déchire le ciel bleu du Vietnam. Le bruit est insupportable.

Nous sommes à quelques kilomètres d'Hô-Chi-Minh-Ville, la ville natale de ma mère. Dans la jungle de Cu Chi, le gouvernement vietnamien a préservé le site où les Vietcongs ont affronté les Américains pendant plusieurs années. À une extrémité du site, il y a un champ de tir où les visiteurs peuvent jouer à la mitraillette avec de vrais fusils d'assaut de l'époque. AK-47 ou M16, lequel voulez-vous essayer ?

Ma mère me chuchote alors à l'oreille : «Lorsque j'étais enfant, nous entendions ces coups de feu tous les soirs». Je la fixe droit dans les yeux. C'est la première fois que ma mère me parle de ce qu'elle a vécu pendant la guerre au Vietnam.

Durant ce conflit et du haut de ses 19 ans, ma mère a traversé l'océan seule en direction du Québec pour y faire ses études. Mon arrière-grand-mère d'origine chinoise, ma grand-mère et mes tantes sont demeurées au Vietnam jusqu'au moment où elles n'étaient plus en sécurité. Ces trois générations de femmes ont alors pris le bateau à la hâte pour se réfugier en Chine. Quelle ironie, puisque bien avant que Saïgon ne s'enflamme, mon arrière-grand-mère avait emprunté le chemin inverse dans les années 1920 pour fuir la famine en Chine. En remettant les pieds dans un bateau, elle retournait à la case départ.

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Chute de Saïgon, Vietnam, avril 1975. © Jean-Claude Labbé/Gamma-Rapho.

Comme elles, des milliers de femmes migrantes prennent la route chaque jour en quête d'une vie meilleure. La migration a d'ailleurs aujourd'hui un nouveau visage, de plus en plus féminin : les femmes représentent désormais tout près de la moitié des 244 millions de migrants recensés, et leurs parcours sont diversifiés.

Le mois dernier, j'ai lu les durs témoignages de femmes réfugiées arrivant de Syrie et d'Irak recueillis par Amnistie internationale. Elles y décrivent les jours et les nuits à partager avec des hommes réfugiés, tout aussi bien que leur matelas, les toilettes et les douches.

Elles témoignent aussi du harcèlement sexuel et des menaces subis dans les lieux publics par des policiers, des fonctionnaires et des chauffeurs. Des services sexuels en échange d'un laissez-passer ? Un chantage difficile à refuser lorsqu'on est piégée à la frontière d'un pays en guerre. Dénoncer cette violence sexuelle ? Pas avant d'obtenir un permis de séjour en Europe.

Il m'arrive souvent de me demander : que serait-il arrivé à ma famille si elles étaient tombées sur des passeurs malhonnêtes, un bateau défectueux ou une vague meurtrière ? Face au danger et à l'incertitude, comment ont-elles fait pour ne pas céder à la peur ? Où ont-elles puisé le courage nécessaire ?

Réunie au Québec aux débuts des années 1980, ma famille a vécu son lot de défis, entre autres professionnels. Ma grand-mère, maîtrisant mal la langue française, n'a pas réussi à retourner sur le marché du travail. Ma tante a offert des services de gardiennage en échange d'un toit. Et ma mère, grâce à un stage étudiant, a été la seule à toucher un salaire. Chaque mois, son seul revenu payait un toit pour toute ma famille.

Comme la plupart des femmes immigrantes de minorités visibles, et malgré un niveau de scolarité élevé, leurs revenus étaient modestes, leurs conditions de travail précaires et leur métier dans des secteurs traditionnellement féminins.

Au Québec, alors que les hommes ont un revenu médian global de 31 187 $ et les femmes de 25 894 $, celui d'une femme issue de l'immigration se situe à 19 161 $, soit 74 % du revenu que touchent les femmes non immigrantes.

Ces inégalités entre les sexes et entre les femmes sont préoccupantes, puisque l'insertion professionnelle constitue l'un des facteurs les plus importants pour assurer l'intégration des femmes migrantes dans la société d'accueil. En plus des défis liés à l'emploi (la reconnaissance des diplômes, l'accès à des cours de francisation et à des places en garderie), il y a aussi la double discrimination qu'elles sont susceptibles de subir en tant que femmes et en tant que migrantes.

J'écrivais plus haut que leur métier était souvent limité à des secteurs traditionnellement féminins. Or, le travail domestique est devenu le motif de départ le plus important des femmes migrantes dans le monde. Le Canada a accueilli des milliers d'aides familiales, en majorité des femmes, qui prennent la relève des soins traditionnellement assignés aux Canadiennes.

Leur nombre s'accroît depuis 2002, mais leurs droits ne sont pas mieux protégés. Leur travail demeure invisible. En 2012, une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse concluait que les aides familiales migrantes étaient victimes de discrimination systémique en raison de leur origine ethnique, de leur condition sociale, de leur langue et de leur sexe.

Tous ces constats doivent nous rappeler l'importance de souligner aujourd'hui, non pas la Journée internationale de la femme, mais plutôt, celle des femmes. De toutes les femmes.

Écouter ma mère déterrer ses récits d'enfance alors que des coups de feu retentissaient dans nos oreilles m'a ébranlé. Au même moment, je suivais l'actualité au sujet de la crise des réfugiés liée entre autres au conflit en Syrie. Je me désolais à chaque fois que je lisais un discours visant à barricader nos frontières et à construire des murs.

En cette Journée internationale des femmes, j'aimerais rendre hommage aux femmes migrantes, celles dont les trajectoires demeurent dans l'ombre, les discours d'exclusion prenant le pas sur l'écoute de leurs réalités plurielles. Elles représentent une Montréalaise sur trois, presque la moitié de la population migrante sur la planète, mais encore trop peu de recherches, de données et de politiques publiques tiennent compte de leurs vécus.

Ma mère ne m'a jamais parlé de la guerre, peut-être par amour. Et peut-être aussi pour tenter d'oublier le retentissement des armes. Mais j'ai appris d'elle que de telles détonations ne s'oublient pas, peu importe où la mémoire se réfugie sur la planète.

N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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