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Culture et résilience contraceptive lors de conflits armés

La résilience contraceptive locale performée chez les Yacouba en période de conflit armé est perçue comme une stratégie collective de survie.

27/01/2018 08:00 EST | Actualisé 27/01/2018 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Anne Marie Kouadioa, sociologue en santé ayant plus de dix d'expérience dans le domaine de la recherche sociologique. Elle est enseignante et chercheure à l'Université Félix Houphouët Boigny de Cocody en Côte d'Ivoire. L'article qu'elle soumet ci-dessous porte des stratégies adoptées en santé reproductive en contexte de conflit armé, notamment dans le cadre du tumulte de 2002 en Côte d'Ivoire.

Culture et résilience contraceptive en période de conflit armé.

Pendant le conflit armé de 2002, la Côte d'Ivoire a été marquée par l'absence du système moderne de santé. Les populations Yacouba de Danané y résidant sont affectées, mais ne sont pas restées passives et sans ressources. Elles ont développé une résilience contraceptive pour préserver la santé des mères et des enfants.

Quelle stratégie les Yacouba ont-ils développée pour empêcher les grossesses non désirées, ce afin d'assurer un bon état de santé maternelle et infantile? Quelle était l'origine de cette résilience contraceptive ?

Ancrage culturel: tuteur de la résilience contraceptive

En l'absence de méthodes modernes de contraception, dans le département de Danané à l'ouest de la Côte d'Ivoire, les femmes en âge de procréer ont eu recours à des méthodes et pratiques traditionnelles. Parmi ces méthodes, on compte par exemple des mixtures de plantes et d'écorces d'arbre, de champignons spécifiques, de gris-gris ou amulettes, des kaolins, et bien d'autres.

L'éclatement du conflit armé en 2002 a entraîné la destruction d'une grande partie des infrastructures hospitalières, symbole de soins modernes. Alors, ces pratiques locales, sensiblement écartées depuis les années 1960, ont refait surface et ont servi de socle à une résilience contraceptive efficace, assurant la santé reproductive des populations affectées. En effet, face à la promotion de la médecine moderne juste après l'indépendance du pays, et à la mise en place progressive du système de santé occidental, ces pratiques thérapeutiques locales avaient été relativement abandonnées. Au début de la crise des années 2002, les femmes se sont ainsi réorientées avec succès vers la médecine de tradition africaine pour préserver la santé maternelle et celle des enfants.

Ce retour aux pratiques traditionnelles est une forme de valorisation du potentiel culturel existant, et ce, à travers le recrutement et la formation de jeunes matrones (accoucheuses traditionnelles) par les plus anciennes. Ces connaissances locales, distillées à travers les matrones et les thérapeutes au sein des couches sociales, ont assuré la santé reproductive des femmes en âge de procréer pendant ces moments cruciaux d'affliction.

La résilience contraceptive locale performée chez les Yacouba en période de conflit armé est perçue comme une stratégie collective de survie.

La résilience contraceptive locale performée chez les Yacouba en période de conflit armé est perçue comme une stratégie collective de survie. Cette résilience est également la réponse spontanée de ce peuple face à la faillite du système de santé moderne, réaction destinée à répondre aux besoins essentiels de santé des mères et des enfants, dans un contexte d'urgence et de raréfaction des biens de première nécessité. Ce retour aux thérapies traditionnelles est une réinvention de soi, un repli pour puiser dans le savoir local les éléments nécessaires à l'adaptation et à la résistance aux catastrophes. Ces pratiques gagneront en importance en appuyant leur développement sur des ressources extérieures si nécessaire.

Solidarité, valeur culturelle et stimulation de la résilience contraceptive.

L'organisation, la formation et le recours aux pratiques anciennes de contraception en vue de répondre aux besoins de santé maternelle et de l'enfance ont été rendus possibles par la volonté de certaines personnes, leaders ou non, d'aider et de soutenir matériellement ou moralement les plus vulnérables du groupe. Cela marque l'instauration d'une solidarité de plus en plus active entre les populations affligées. La solidarité, vue comme une forme d'entraide, d'union, de fraternisation et d'interdépendance entre les individus, a été appliquée comme stratégie d'urgence pour la survie des femmes et des enfants. Cette entraide est une valeur sociale particulièrement importante dans la culture du peuple Yacouba, et est transmise par la socialisation aux jeunes générations.

En période de paix, la solidarité est analysée à travers des pratiques sociales comme le travail communautaire et la circulation de biens entre les populations lors des moments de joie ou d'épreuve (funérailles, mariage, naissance). Ces élans de solidarité exprimés entre les familles et les communautés sont perçus comme des normes sociales et ont soutenu les assises de la résilience contraceptive en période de guerre.

En effet, ces formes de solidarité sont devenues de plus en plus des sortes d'obligation dont il faut s'acquitter dans l'optique de créer la cohésion du groupe. La vie du groupe social est organisée et soutenue par cette solidarité culturelle qui a été mise à contribution pendant le conflit armé.

Toutes les actions (regroupement des femmes, formation des jeunes matrones par les plus anciennes, divulgation des méthodes anciennes de contraception) entreprises dans la foulée de cette résilience contraceptive sont empreintes de cette solidarité culturelle. Ce lien, tissé entre les individus par l'assistance mutuelle, est devenu conscience collective.

Au-delà du besoin d'organisation en vue de s'entraider, il transparait une volonté claire de partage de savoir et de connaissances issues de la tradition.

Au-delà du besoin d'organisation en vue de s'entraider, il transparait une volonté claire de partage de savoir et de connaissances issues de la tradition. Ainsi, une plateforme d'échange, de vulgarisation et de valorisation de connaissances s'est mise en place. Ces savoirs internes ont constitué des pierres angulaires sur lesquelles se sont développées des initiatives locales liées à la pratique contraceptive.

La culture, à travers les pratiques de solidarité, d'union et de fraternité, a modelé les comportements des populations en période d'affrontement sanglant. La coopération, caractéristique aux pratiques anciennes, a permis aux femmes de s'organiser et de promouvoir des méthodes contraceptives efficaces, évitant ainsi des grossesses à risque et préjudiciables, courantes dans cet environnement délétère qui régnait pendant les moments de crise violente.

Face au conflit armé, les populations en détresse ont fait un bond en avant en puisant dans un héritage culturel ancestral des compétences et des savoir-faire locaux. Les valeurs sociales embaumant ces pratiques auront permis d'ériger de manière probante une résilience contraceptive collective comme individuelle.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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