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Le Canada dans l'ère «post-droits humains»

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Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Marc-André Anzueto, Ph.D. ayant récemment complété son doctorat en science politique à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il enseigne le développement international à l'Université du Québec en Outaouais (UQO). Sa thèse de doctorat s'intitule « Ce que promouvoir les droits humains veut dire: une étude de la diplomatie canadienne au Guatemala (1976-2013) ». Il est membre du CIRDIS, du GREPIP et du RÉLAM. Son texte porte sur les difficultés de promouvoir les valeurs canadiennes à l'ère « post-droits humains ».

La montée du populisme, de la xénophobie de même que de la remise en cause de l'ordre international libéral par les principales puissances mondiales représente un défi singulier pour un pays comme le Canada. Les valeurs canadiennes peuvent-elles surmonter les murs d'intolérance qui se construisent un peu partout dans le monde à l'ère «post-droits humains»? Sans prétendre offrir de réponse définitive, un survol des motifs et des moyens entrepris par le Canada pour promouvoir les droits humains depuis la moitié du XXe siècle nous pousse à réfléchir sur l'évolution des notions contemporaines d'identité, de souveraineté, de sécurité et de prospérité ici et ailleurs dans le monde.

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La Liberté migre au Nord © David Parkins, The Economist, 29/10/2016

Depuis quand et pourquoi se soucie-t-on des droits humains au Canada?

À la suite des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, le régime international des droits humains s'est progressivement édifié autour de la prémisse selon laquelle tous les êtres humains possèdent des droits en vertu d'une humanité commune partagée. Dès lors, la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) a progressivement encadré les notions de souveraineté et de sécurité des États au profit du respect des droits des individus. Pour certains pays comme le Canada, les droits humains permettent de projeter les valeurs canadiennes sur la scène internationale. Tout comme l'aide au développement et la tradition des Casques bleus, la défense et la promotion des droits humains ont façonné l'identité du Canada durant et après la Guerre froide. Comme le rappelle Dominique Clément (2012), l'attitude conservatrice du gouvernement canadien envers les droits humains au début de la Guerre froide a progressivement fait place à une rhétorique enthousiaste au cours de la décennie 1970. Selon l'auteur de l'ouvrage Why Canada Cares. Human Rights and Foreign Policy in Theory and Practice (Lui 2012), les politiques canadiennes adoptées à partir du milieu des années 1970 étaient influencées par les nouvelles orientations du président américain Jimmy Carter et visaient à neutraliser la menace du séparatisme québécois.

À cet égard, l'année 1976 est marquée par la ratification des deux Pactes internationaux venant renforcer la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Sans jamais devenir un réel État samaritain (Spicer 1966), l'émergence des politiques altruistes du Canada est donc intimement liée à une époque où l'unité nationale était en péril. Le recours à des valeurs cosmopolites sert donc de ciment social pour la société canadienne. Ainsi, l'orientation éthique des politiques du Canada envers l'Afrique francophone et l'Amérique latine répondait initialement à des impératifs identitaires liés à sa population au Québec et à son altérité avec les États-Unis. Ce recours à des politiques altruistes par le Canada a notamment caractérisé les périodes de Trudeau (1968-1984), Mulroney (1984-1993), Chrétien (1993-2003) et Martin (2003-2006) et s'est articulée avec les autres impératifs sécuritaires et économiques.

Sans pouvoir couvrir exhaustivement l'évolution et les nuances propres à chaque gouvernement canadien dans ce texte, notre conception des droits humains rejoint celle des mythes identitaires du Canada, tels que celui de «champion du maintien de la paix» ou de « médiateur», qui ont longtemps été aux services de l'unité nationale canadienne (Massie et Roussel 2008). Or, ces images associées à la tradition internationaliste libérale ont été fortement ébranlées depuis le début du XXIe siècle et perdent désormais leur point d'ancrage avec l'actuelle conjoncture internationale.

Assombrissement des voies ensoleillées

Dès son arrivée au pouvoir à l'automne 2015, le premier ministre canadien Justin Trudeau a immédiatement procédé à une série d'annonces visant à marquer la rupture avec l'image du Canada de l'ère Harper (2006-2015), particulièrement en matière d'environnement, d'accueil des réfugiés, de relations avec les peuples autochtones et d'implication au sein du système des Nations Unies. En affirmant haut et fort que le « Canada était de retour dans le monde », le gouvernement Trudeau renouait avec un tropisme de la diplomatie canadienne mettant de l'avant des valeurs consensuelles en matière de droits humains, d'aide et de sécurité internationale. Toutefois, le retour des voies ensoleillées et le moment de « bromance » entre Trudeau et le président étatsunien Barack Obama ont rapidement fait place au suspense politique qui tient le monde en haleine depuis l'automne 2016.

Avec l'absence d'une puissance hégémonique libérale à l'image de la Grande-Bretagne et des États-Unis au XIXe et XXe siècle successivement, le Canada se retrouve désormais parmi les orphelins de l'ordre international libéral en vertu de cette «trumpisation» du monde.

Comme l'a adroitement souligné Sebastian Strangio dans un article de Foreign Policy, la désillusion générale vis-à-vis des promesses de la mondialisation, de l'immigration et de l'accroissement des inégalités économiques nourrit les vagues populistes qui submergent différentes régions du monde. Certes, les effets du Brexit ont été une véritable douche froide pour les partisans de l'intégration européenne, du multiculturalisme et de l'accueil de migrants, mais le vent d'intolérance souffle encore plus fort sur l'Occident depuis l'élection de Donald Trump. En vertu de l'interdépendance complexe qui lie les acteurs de la société internationale, ces phénomènes sociaux, économiques et politiques se heurtent à une conception cosmopolite de la citoyenneté et de la sécurité bien enracinée dans les politiques altruistes du Canada. Avec l'absence d'une puissance hégémonique libérale à l'image de la Grande-Bretagne et des États-Unis au XIXe et XXe siècle successivement, le Canada se retrouve désormais parmi les orphelins de l'ordre international libéral en vertu de cette «trumpisation» du monde.

Contestation à l'ère du monde «post-droits humains»

L'actuelle configuration tripolaire (Chine, Russie, États-Unis) est lourde de conséquences pour le Canada. Lors de la première rencontre officielle entre Justin Trudeau et Donald Trump en février 2017, le poids de l'interdépendance économique entre le Canada et les États-Unis a eu raison des valeurs canadiennes sur l'immigration et les réfugiés. Au-delà de l'attention médiatique sur l'art de la poignée de main, il ne faut pas perdre de vue le véritable enjeu qui se déroule sur plusieurs tableaux: un désengagement progressif des acteurs de la société internationale à l'égard des mécanismes de protection des droits humains. Si les raisons derrière cette remise en cause des droits humains peuvent être de nature identitaire, sécuritaire et économique, la peur de l'Autre risque de réanimer un tout autre débat. Pourtant, celui-ci n'est-il pas théoriquement résolu depuis la moitié du siècle dernier, à savoir la détermination de qui est humain et qui a des droits en vertu de cette humanité commune? Les évènements récents en Syrie viennent complexifier ce débat pour le Canada et la société internationale.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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