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5 ans plus tard : où en est la reconstruction en Haïti?

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Ce billet du blogue Un seul monde a été écrit par Andréanne Martel, coordonnatrice de l'Observatoire sur la coopération internationale du Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS) et consultante en évaluation de programme humanitaire.

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Programme 400/100 du gouvernement Martelly à Zoranje

Les ONG d'aide humanitaire en Haïti ont mauvaise presse. La réponse humanitaire qui a suivi le séisme du 12 janvier 2010 a atteint des sommets inégalés : nombre d'organisations mobilisées, dons amassés, engagement des donateurs internationaux, etc. Pourtant, le bilan de la reconstruction est mitigé.

La population canadienne, comme partout ailleurs, se demande où sont allés les millions reçus par les organisations caritatives privées et le milliard de dollars du gouvernement canadien. Afin de faire un pied de nez aux généralisations hâtives, je présenterai certains impacts, défis et leçons à partir d'observations pendant mes derniers séjours en Haïti.

À chaque retour d'Haïti, la même question : qu'est-ce qui a été fait depuis le séisme? Le cynisme prend souvent le dessus lorsqu'il est question d'évaluer les changements encourus depuis le séisme. La position du gouvernement canadien à cet égard en fait foi tout comme les nombreux documentaires et articles accablants sur le sujet.

Au-delà des cas connus d'éléphant blanc, de détournement de fonds, d'amateurisme et de lacunes de coordination, un bilan commence à se faire 5 ans après la tragédie et démontre les forces et limites des réponses humanitaires contemporaines.

En se concentrant sur un besoin prioritaire suite au séisme, à savoir le logement, je traiterai de l'une des principales difficultés de cette réponse humanitaire cinq ans plus tard, soit la pérennité des projets.

Vague de solidarité : les attentes

La récolte record de dons amassés suite au séisme au Québec, au Canada et ailleurs n'est certainement pas étrangère au sentiment de défaitisme face aux accomplissements et résultats atteints. La générosité des Canadiens et Canadiennes est proportionnelle aux résultats attendus face à la reconstruction d'Haïti. Pourtant, le résultat des montants amassés n'est pas nécessairement visible ni quantifiable.

Rapidement la générosité des donateurs a rencontré un obstacle : celui des débris. Les 8 millions de mètres cubes de débris éparpillés dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince ont donné une impression de stagnation pendant les premières années qui ont suivi le séisme. La reconstruction suite à un désastre en zone urbaine prend de nombreuses années.

En effet, rappelons que quelques mois après le séisme, on soulignait le 5e anniversaire d'une autre triste catastrophe, l'Ouragan Katrina qui avait dévasté la Nouvelle-Orléans, et le bilan n'était pas réjouissant. Plus près de nous, la (re)construction d'un pont ou d'une structure médicale au Québec peut prendre 5, 10 ou 15 ans. On demande pourtant à Haïti et aux organisations d'aide de rebâtir la capitale détruite en quelques années.

La vie après les camps : précarité des logements temporaires

Au lendemain du 12 janvier 2010, près de 1,5 million de personnes devenaient sans-abri. Certaines temporairement, d'autres le sont encore aujourd'hui. La création de logements est rapidement devenue la priorité pour la population affectée et, ainsi, pour les organisations humanitaires. Deux ans plus tard, en 2012, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) estimait à 500 000 le nombre de personnes déplacées réparties dans plus de 600 camps. Aujourd'hui, le nombre de familles déplacées aurait diminué de 92,2 %.

Ces chiffres traduisent une certaine réussite pour les organisations humanitaires à reloger les familles. Pourtant, ils doivent être scrutés plus attentivement, car la réalité d'une grande proportion de familles demeure précaire.

Sous ces statistiques se cachent différentes stratégies gouvernementales pour vider les camps - des relocalisations programmées et subventions aux loyers -, mais aussi des évictions forcées et la création de nombreuses habitations transitoires. En effet, plusieurs organisations ont opté pour la construction d'abris temporaires. Ces habitations ont en moyenne une dimension de 21 m2 et sont construites en contre-plaqué et tôle avec une durée de vie allant de 3 à 10 ans.

Si ces structures répondaient à un besoin criant suite au séisme, elles arrivent aujourd'hui à la limite de leur durée de vie sans pour autant offrir de solutions alternatives. La dégradation des matériaux, la fragilité face aux ouragans, le manque d'adaptabilité et d'espace sont autant de défis pour les familles haïtiennes qui les habitent.

Le défi de la durabilité

Les logements ne sont qu'un des exemples pour illustrer la complexité des enjeux auxquels font face les organisations humanitaires qui répondent dans l'urgence à des défis exigeant une planification, une prise en compte des réalités culturelles locales (construction traditionnelle) et une stratégie sur le court, moyen et long terme. En effet, des retombées positives dans l'urgence peuvent être décriées à peine 2 plus tard.

L'atteinte de résultats chiffrés et tangibles, sous la pression des bailleurs et donateurs privés, se fait souvent au détriment d'une prise en compte de la durabilité des projets. À titre d'exemple, les évaluations de l'efficacité des projets considèrent le nombre de personnes sorties des camps sans nécessairement tenir compte de la qualité des habitats reconstruits, voire de la qualité de vie des personnes qui y résident.

Rôle des autorités dans la reconstruction

Le défi de la reconstruction, corollaire du précédent, est celui bien connu de la transition entre l'urgence et le développement. Si les réponses humanitaires se font souvent en marge des institutions locales elles-mêmes victimes, la reconstruction des infrastructures, du système de santé et des quartiers ne peut écarter la participation de ces institutions.

La reconstruction de logements en Haïti devait se faire en partenariat avec les mairies et en respect du droit foncier (parcellé en Haïti). Ce qui peut sembler aller de soi est pourtant fort complexe dans un contexte de crise politique, de fragilité institutionnelle et de multiplication des acteurs où il est souvent plus facile de mener seul les projets. Paul Cliche, dans un intéressant rapport sur l'aide canadienne à Haïti, rappelait que seuls 3 % des 766 millions $ décaissés pour la reconstruction étaient allés au gouvernement haïtien.

En contournant ou en limitant le rôle des institutions publiques haïtiennes dans l'urgence, on fragilise la pérennité des projets et surtout la prise en charge locale de ceux-ci. Il n'y a pas de reconstruction durable sans une coordination nationale de l'aide. Cinq ans plus tard, alors que les organisations d'aide se retirent, c'est cette faiblesse qui tend à refaire surface puisque les centres de santé, hôpitaux, écoles, forages et autres projets construits en grand nombre trouvent difficilement des successeurs pour assurer leur fonctionnement.

Un appui massif et rapide de la communauté internationale - sujet à un agenda aussi ambitieux que la reconstruction des infrastructures d'une capitale - pose le défi de la prise en charge nationale des réponses humanitaires.

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