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Lettre au voyageur du 21e siècle

14/12/2014 08:36 EST | Actualisé 13/02/2015 05:12 EST

Voyageur, voyageuse d'aujourd'hui,

Je t'écris d'une espèce de bulle, une chambre aux couleurs chaudes éclairée par la lumière tamisée d'une lampe de chevet. Le rideau brun de ma fenêtre est tiré, il laisse à peine deviner le faisceau des phares sur l'avenue. Je t'écris d'une grande ville plongée dans la nuit. Les températures tombent et je pense à toi qui erres peut-être au croisement d'à côté à la recherche d'une porte ouverte, ton lourd sac sur le dos, à toi qui croises peut-être au large d'une île dans des eaux toujours bleues, à toi qui bâtis une maison à l'orée d'une jungle, à toi qui enjambes un pont qu'ils ont élevé sur un fleuve sans fin, à toi qui traverses un désert et à qui il semble que toutes les villes où il vécut furent plus vides que cette plaine.

J'écris pour toi, à la croisée de tous les vents et de toutes les pluies. Que tu voyages comme je le fis jadis, sans le sou et les pieds intrépides sur les asphaltes lointains, ou comme je le fais désormais, c'est-à-dire de manière plus réfléchie, en prévoyant l'hôtel et certains métiers, nous gardons en commun un amour du déséquilibre que certains nomment vertige, une sensation provoquée par l'inconnu, qui nous pousse à nous découvrir. Découvrir celui ou celle au fond de soi qui attend son tour pour s'exprimer, et se découvrir aussi de ces couches d'excuses dont nous nous étions vêtus pour ne plus être nus devant l'étranger.

Car en devenant cet étranger, cette étrangère, nous avons tout compris. En nous construisant miette par miette des petits bouts de famille disparate et sincère, nous avons commencé à embrasser l'idée du « monde ». L'idée qu'il en existe un et qu'il ne demande qu'à être découvert. Tu entends des langues nouvelles, tu t'y es peut-être habitué, mais elles ont été nouvelles à un moment pour toi, elles véhiculent toute une charrette de passé derrière elles, et dans ces charrettes il y a ceci : les gloires d'un peuple et les méprises d'un peuple. Il y a des danses et des livres, il y a également des meurtres. Tout cela s'apprend et tu pioches dans ce creuset tout ce que tu peux saisir pour comprendre.

Quand tu croises d'autres voyageurs, dans les auberges du mélange, il t'arrive d'être aberré par tout ce qui tourne autour de l'idée d'individu, par la sacralisation de cette notion... par ces régiments d'ordinateurs qui envoient aux quatre vents les impressions d'arrivée, les complaintes du nostalgique, les centaines d'images prises presque par réflexe dans la grande quête de l'imagerie humaine, les « j'aime », les partages, les commentaires, les nez baissés sur des écrans blancs alors que dehors hurlent les envies d'aventure épique, la vanité qu'exhale cet étalage de lieux communs. Tu les vois tous s'installer, remuer les mêmes habitudes, soulever les mêmes polémiques, se plaindre des mêmes souffrances, acheter les mêmes objets et se rassurer en fausses promesses. Tu te dis : ces gens-là ne voyagent pas, ils mentent. Ils ne veulent pas apprendre.

Tu jettes un coup d'œil à tes chaussures. Elles sont vieilles et abîmées, leur fatigue représente la tienne. Ta fatigue est celle de cette société malade d'elle même, ivre du paraître. Tu regardes derrière toi et tu y vois un long sillage dans lequel se noient déjà ces visages trop nombreux. Je te croise au bord des routes. Sur des sentiers, dans les campagnes et les fermes isolées. Dans les plus petites villes aussi, les bars, les maisons, parfois jusque dans les auberges des grands centres urbains, car il faut bien passer par là. J'ai l'impression qu'on se trouve mutuellement.

J'ai toujours été fasciné par la force qui te poussait en avant. Nous oublions les falsificateurs de voyage et regardons dans nos sillons : nous y avons planté mille amis et partout où nous sommes passés une cabane nous attend. Tu me parles de ce que tu feras les jours prochains, et cela est trop beau pour être appelé «projet», c'est un dessin. Car le voyage t'a appris à peindre demain. C'est ce que tu m'as toujours dit : «en ville, on attend le lendemain... en voyage, il survient». Nous nous soûlons de philosophie et de couleurs, enchantés d'avoir trouvé plus qu'un écho à nos pensées, mais une réponse à nos espoirs.

Et tu pars le lendemain la tête bercée par les mots de la veille parcourir un continent. Tu te laisses atteindre par une humanité qui se révèle au fil des pas. La route se trouve jalonnée de trouvailles, et tu apprends petit à petit à cultiver l'instant présent comme tu as appris à cultiver tes souvenirs. Avec tendresse. Bien sûr toi aussi tu as un blogue, tu prends des photos et tu racontes ta voie sur des réseaux sociaux. Tu n'es pas si différent des autres finalement. Mais l'envie que tu as d'expliquer la beauté du monde est irrépressible. Demain tu rencontreras une personne et toutes tes convictions devront être jetées au rebut. Tu construiras un mausolée pour tes erreurs d'appréciation passées, car à l'aune des éléments nouveaux que la route t'apporte, tu réaliseras à quel point tu avais pu te fourvoyer. Et ça, sans le savoir, c'est ce que tu essaieras de transmettre dans tes textes et tes images. C'est cela le voyage. C'est ce qu'il t'apporte, c'est ce qui se mesure en toi en termes de bonification et d'humilité.

Et si jamais tu rentres un jour chez toi, si tu penses encore n'en avoir qu'un, de chez toi, je serai également avec toi. J'aurai souffert aussi par cette absence de mouvement, ce manque de matériaux dans ma fonderie intérieure. Je connais les immobilités qui poignardent. Il n'y a au fond qu'une chose à laquelle nous ne soyons pas préparés : ce sont les retours sur terre. Les voyages sont amnésiques, ils ne savent plus ce que signifie rentrer. Les souvenirs seront nos restes, incrustés dans nos tripes comme des fossiles - c'est pourquoi nous écrivons. C'est pour montrer aux autres ce qui prend tant de place dans le musée qui nous sert de cœur.

Alors tu comprends cette chose simple : que les villes que tu croyais être tiennes ne sont pas à toi. Que ce qui coule indolent de pont en écluse là devant le quai, n'est pas ton fleuve. Pas plus que ne l'est le cri du goéland ou le chant des rivières. Tu as commencé à « savoir » le monde, je veux dire par là que tu deviens universel, et c'est ce que j'entendais tout à l'heure par « humilité ». Et c'est donc le voyage qui, de retour chez toi, te fait te poser cette question, la plus importante que tu aies eue à te poser : « pourquoi "mon" pays interdit-il à des gens d'y rester? » Et tu sais alors la réponse au fond de toi. C'est que ces hommes qui gouvernent sont allés dans tous les pays. Mais ils n'ont jamais voyagé.

Le chat est venu se coucher sur ma veste fichue en boule au bout du lit. La nuit s'intensifie comme le froid, la circulation s'atténue. Je finis cette lettre dans un coin perdu de la métropole, au nord de l'Amérique. Je pourrais être dans n'importe quelle ville. Et toi aussi. Peut-être allons-nous nous croiser demain. Et si tel n'est pas le cas, il ne me reste qu'à te remercier de m'avoir lu, te remercier de m'avoir insufflé ces mots en m'inspirant. Le voyage est un souffle qui s'imprègne de tous les parfums, et le voyageur est ce mélange d'odeurs - ces différences tissées... bon vent à toi.

Écris-moi.

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