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Les messagers de Montréal

29/11/2014 08:22 EST | Actualisé 29/01/2015 05:12 EST

J'entame mon second mois de route au service d'une compagnie de messagerie comme il en existe une dizaine en ville. Je commence à gagner ma vie presque aussi bien que mes collègues. Faut dire qu'à l'issue de ma première semaine et de ses efforts évalués à 170 dollars, j'avais peine à imaginer un avenir prospère et durable dans cette profession. Depuis j'ai doublé la mise et, si je ne passe pas au-dessus du salaire minimum, je me console au moins des mots de mon dispatch : « N'oublie pas que t'es parti de rien. Quand je pense que y'a un mois t'as débarqué dans ce bureau sans aucune connaissance de la ville, sans vélo, ni téléphone, ni compte en banque, ni casque, ni veste, ni gants, ni NAS... je suis fier de toi. »

Montréal est une ville où l'on se repère assez vite. Les conseils de mes pairs n'y sont pas étrangers et il suffit à peu près de savoir que le boulevard Saint-Laurent coupe la ville en deux et délimite l'est de l'ouest, et que les numéros commencent à partir de ce boulevard pour les horizontales, et des quais au sud pour les verticales.

On se lève au matin, on regarde les prévisions météo. Je pense que c'est le premier réflexe qu'on n'a même pas eu besoin de se refiler les uns les autres. Quand il pleut, faut s'habiller en conséquence, quand il fait plusieurs degrés sous zéro, faut se mettre en condition en prenant un café de plus et si possible encore un peu de beurre d'arachide.

Ensuite on reçoit sa feuille de route par le biais de l'application sur le téléphone, mise à jour régulièrement dans la journée. Il est environ huit heures et demie et on enfourche son gagne-pain.

Un métier risqué et peu payé

Un site internet répertorie tous les accidents ayant impliqué un vélo : la carte de Montréal en devient illisible tellement les points de couleurs s'entremêlent et se chevauchent.

En parcourant les blogues, on lit des témoignages, on pleure un collègue, on redemande de l'adrénaline, on se regroupe en coopératives pour pouvoir indemniser un coursier blessé.

Car en étant payé à la commission, c'est-à-dire au nombre de plis délivrés dans la journée, inutile de spécifier que le feu rouge redevient vite un concept loufoque auquel on n'a guère le temps d'adhérer. Et ce n'est pas pour montrer le mauvais exemple aux enfants que nous brûlons les lumières, mais juste pour espérer gagner nos 350 dollars hebdomadaires et continuer cette vie au jour le jour.

Il faut donc aller vite, et composer avec la population véhiculée et motorisée pas toujours ravie d'avoir à cohabiter avec les cyclistes en général. Il y a deux ans, Florent Daudens, un journaliste de Radio Canada, a perdu deux dents dans un combat auquel il n'a pas eu le temps de se joindre, tout ça pour avoir « gêné » un automobiliste dans une rue trop étroite. L'homme qui était passager trouvait qu'il était inacceptable de ne pas pouvoir le doubler.

Pour pallier à ces risques relativement prégnants, un messager américain a créé en 2010 le bike messenger emergency found (BMEF), qui envoie dès la première semaine un chèque de 500 dollars à l'accidenté, pour lui permettre de tenir le coup le temps qu'il soit pris en charge par la commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST).

Les messagers de Montréal y sont très attachés et ont organisé un événement visant à faire office d'instrument de levée de fonds : ils sont partis à six avec le défi de rallier Montréal à Toronto en moins de 24h. Ce qu'ils ont réussi, puisqu'ils ont comblé cette distance en 23h30 le 26 avril dernier.

Alors, pourquoi faire ce métier si la pluie mouille, si les voitures sont des dangers potentiels, si la police sévit et si en plus nous ne sommes pas bien payés ?

Excellente question. Je crois que chacun à ses raisons.

C'est un moyen de découvrir la ville qui n'a pas son pareil. Mais bon, la plupart de mes collègues font ce job depuis des années, donc cet argument ne tient pas.

Je pense qu'au fond il y a de la fierté. Elle doit venir de tous ces gens dans les bureaux qui louent notre détermination et notre forme de guerrier au fil des jours. « T'es courageux en crisse pour rouler de ce temps-là », « Moi je pourrais pas », ce sont des petites phrases qu'on entend souvent. La ville entière ronronne et fonctionne grâce aux immenses et invisibles efforts combinés de ces petits êtres sur roue qui livrent tantôt des plans d'architecte, tantôt des chèques de milliers de dollars d'un cabinet d'avocat pour un autre, tantôt des contrats, des dossiers d'immigration, ou alors des plis scellés et confidentiels qui ne trahiront jamais leurs secrets. On a sans doute parfois la sensation d'être un petit rouage essentiel de la grande machine, l'un des plus petits, mais aussi des plus indispensables, qui font gagner au bénéficiaire bien plus qu'un retour monétaire sur investissement : nous sommes ceux qui leur font gagner du temps. Qu'ils le veuillent ou non, ils nous aiment, même lorsque nous sommes trop pressés et que nous manquons de politesse.

Il y a ça. Et il y a l'adrénaline, bien entendu. Même moi je me suis retrouvé pris au jeu. Quand les livraisons se font nombreuses en fin de matinée, que l'argent rentre et que la journée s'échauffe, un petit coup de fil de votre dispatch qui dirait un truc dans le genre : « T'as un rush super payant du 154 Laurier est au 1001 Lenoir, à livrer absolument avant midi. Allez, roule ! » Je vous mets au défi de vous arrêter au feu rouge dans ces moments-là. Vous passez vif comme l'éclair entre les voitures embouteillées quitte à faire des frayeurs à ceux qui rêvassent, vous prenez des sens interdits en inspectant les alentours en quête de policiers zélés, et vous foncez dans la splendeur du jour entre les reflets des hautes tours de verre, vous êtes vivant, dans l'instant. « Oui, bien plus vivant que la plupart des gens qu'on croise ensuite dans leurs bureaux... Nous rentrons dans les entrailles de la ville, en connaissons les recoins les plus méconnus, rencontrons le Tout-Montréal, car on ne peut pas faire plus diversifié que les gens que l'on rencontre. »

C'est un collègue qui m'a dit ça. Une autre me disait quant à elle que c'est parce qu'elle adorait faire du vélo.

En ce qui me concerne je discute avec l'équipe du film « chasse-galerie », je rencontre les architectes qui ont restauré la galerie de Westmount à côté de la bibliothèque, me fait donner des conseils juridiques pour immigrer, bois du café avec toute une équipe d'infographistes homosexuels et surtout prends des photos de chaque immeuble où je pénètre.

Voici quelques clichés pris au cours de mes courses, quand le temps et le temps me le permettent.

Il y a souvent des traces sur les fenêtres, à cause d'impacts d'insectes et d'oiseaux...

On se dit qu'au fond, vue d'un quarantième étage, c'est beau une ville qui bousille l'horizon avec tous ces grands immeubles et ce pont immense, qui enjambe un fleuve démesuré qui coule en serpentins. Même s'il y a tous ces gens courant dans tous les coins pour gagner tout cet d'argent, même si l'on fait fonctionner ce système qui ne fait qu'installer trop de vitres entre les gens, il nous reste de la place pour le rêve. En tout cas c'est ma raison à moi de faire ce job.

Le soir on s'installe sur les marches de la place Ville-Marie en attendant les derniers appels. On discute un peu de la journée, de la pluie qui assèche la chaîne, des freins qui s'amenuisent, des sorties prévues dans le week-end. Un joint de pot circule, les cigarettes s'allument.

Vues d'ici au soir, toutes ces grandes bâtisses dans lesquelles on rentre tout le jour reprennent leurs airs d'inconnues. Presque opaques dans le couchant, elles ont l'air de petits bastions dans lesquels se jouent en cachette les hasards de notre avenir. On rentre à vélo dans la nuit installée, à ne se souvenir que de bribes de souvenirs. Un accident évité à la dernière seconde, une rencontre, une rue. On se souvient aussi du son qu'il y a dans les étages les plus élevés de la ville : la plainte lugubre de la ventilation qui asservit le silence des chaises vides des grands bureaux, et l'oblige à hurler avec elle devant la cité qui s'étale.

On part s'écrouler dans un coin de cette ville. Demain, on donnera à nouveau tout ce qu'on a dans les jambes pour gagner nos vies.

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