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Trois cyclistes et un iceberg

19/05/2014 06:13 EDT | Actualisé 19/07/2014 05:12 EDT

Trois cyclistes qui ont perdu la vie dans les rues de Montréal. Des 36 roues / 10 tonnes impliqués. Trois morts, c'est toujours trop. La communauté montréalaise s'émeut, avec raison. Ce que je nomme de manière peu scientifique, le syndrome du feu rouge.

Le feu rouge ? Dans ce cas-ci, des panneaux de signalisation et une promesse de pistes cyclables et de voies sécurisées. Les trottoirs, pour commencer.

Le débat a été lancé. Il n'y a pas à débattre, une femme d'une trentaine d'années a eu une fin tragique. Ainsi que deux autres personnes dans la semaine. Les associations des transporteurs ou du camionnage s'expriment à la radio, dénonçant le non sens de concevoir une seule voie sous les viaducs. Raison économique invoquée, comme d'habitude.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, lui, a débloqué, illico presto, les fonds qui étaient jusque-là gelés. Coup de communication et action pour freiner une pression populaire légitime d'une communauté en émoi. « Pour que cela ne se reproduise plus ! » est la phrase consacrée. Des fins tragiques que je ne minimise pas, loin de moi cette intention. Je les considère aussi absurdes qu'évitables.

Nous avons tous été touchés parce que chacun de nous avons visualisé. Touché dans la routine de notre quotidien. La précarité de la vie.

Parlons d'une autre précarité que nous refusons de voir. Aveuglement ou déni? Nous n'aurons pas un panneau de signalisation à disposition.

30 ans que les scientifiques nous « rabâchent les oreilles » avec les changements climatiques. Peut-être y a-t-il une vérité quelque part ? Trente années pour nous faire comprendre, à tout le moins, visualiser la partie cachée de la catastrophe annoncée.

Et malheureusement, nous n'aurons pas assez de nos deux mains pour compter les victimes. Si rien n'est fait pour l'enrayer, le changement climatique pourrait causer la mort de 100 millions de personnes et coûter l'équivalent de 3,2 % du PIB mondial d'ici 2030. Telle était la conclusion d'un rapport produit par l'ONG humanitaire espagnole DARA et commandé par vingt pays en développement, regroupés au sein du Climate Vulnerable Forum. C'était il y a 4 ans, en 2010.

Barrack Obama comprend doucement l'importance à défaut d'urgence et décide de remettre les changements climatiques à l'ordre du jour. La Maison-Blanche a lancé le 19 mars, la "Climate data initiative", visant à utiliser les données publiques et privées pour répondre aux défis posés par le changement climatique.

La data, l'arme ultime pour combattre les effets du réchauffement climatique ? Une série d'initiatives visant à mobiliser les données publiques et privées pour anticiper les effets du changement climatique. Une grande quantité de données détenues par des administrations américaines (notamment la Nasa et la NOAA, la National Oceanic and Atmospheric Administration) seront ouvertes à tous via la toile.

"Il s'agit de mettre des données recueillies par satellites ou via des équipements scientifiques à la portée du grand public", indique la Maison-Blanche. Encore faudrait-il s'attaquer au problème aujourd'hui plutôt qu'anticiper ceux qui arriveront demain. Encore de la communication. Encore des mots. Guantanamo ?

Au Canada? Je n'ai pas de mots. Notre gouvernement conservateur majoritaire n'aborde même pas la question trop occuper qu'il est à fouetter d'autres chats. Des chats qui s'appellent Cour suprême du Canada, SRC/CBC ou encore la loi sur les réformes électorales...

Les conservateurs ont bien entendu à cœur le sort des citoyens du Canada. En commençant par ceux qui votent pour eux comme les Ukrainiens d'Ontario, est-ce pour frapper les esprits que six avions CF-18 ont décollé pour l'Europe de l'Est ? Soutenir l'OTAN. Stratégie de communication à l'aube des élections ?

Le monde tourne sur lui-même. Un iceberg de la taille du Luxembourg ou de Manhattan (suivant la culture des journalistes) s'est détaché en Antarctique, et dérive, nous restons aussi figés que les glaces dans le Grand Nord. Elles ne le sont plus, c'est vrai.

Un nouveau rapport alarmant du GIEC, écrit le journal Le Monde, sur le réchauffement climatique. Entre parenthèses (qui sont nombreuses ici), il évoque des risques de pénuries en Afrique, en Asie et dans le sud de l'Australie, et parle d'une pression potentiellement accrue sur les ressources disponibles en Europe - particulièrement dans le sud du continent - qui devrait être soumis à une chaleur plus forte - et en Amérique du Nord.

Pourquoi se sentir concernés par l'augmentation de la pauvreté, des conflits et d'insécurité des « risques de conflit violent » avec « une aggravation des facteurs classiques que sont la pauvreté et les chocs économiques » ? Des risques de conflit entre États avec des rivalités autour de ressources plus rares, comme l'eau ou les stocks de poissons, ou de nouvelles opportunités générées par la fonte des glaces ?

Pourquoi s'inquiéter des humains et de la population, des problèmes sanitaires, des risques accrus d'extinction, des espèces marines, de la barrière de corail ? Sans parler du port de Cacouna, de Trans-Canada et des bélugas.

Souvent, tout s'explique. Ce qui n'en fait pas une raison acceptable à l'immobilisme et la résignation. « Nous avons un comportement social narcissique qui nous empêche de voir la réalité », écrivait Christopher Lasch, visionnaire, dans le Le Complexe de Narcisse (la nouvelle sensibilité américaine) en 1979, dénonçant le narcissisme social de notre société.

« Vivre dans l'instant est la passion dominante, vivre pour soi-même, et non pour ses ancêtres ou la postérité. Nous sommes en de train perdre le sens de la continuité historique, mais sans appartenir à une succession de générations qui, nées dans le passé, s'étendent vers le futur. C'est le déclin du sens historique et en particulier aux autres intérêts sérieux pour la postérité. » Et le futur de nos enfants suis-je enclin d'ajouter.

« ...Ce que ce que les gens recherchent avec ardeur aujourd'hui, ce n'est pas le salut personnel, mais la santé, la sécurité psychique, l'illusion momentanée d'un bien-être personnel... », c'est toujours d'actualité et on ne peut plus vrai. Il ajoute non sans lucidité que dans une société où le succès est sa propre définition, les hommes ne peuvent mesurer leurs accomplissements qu'en les comparant à ceux d'autrui.

La satisfaction de soi-même dépend de l'acceptation et de l'approbation publique, et ces dernières ont elles-mêmes changé de nature. Jadis la bonne opinion qu'amis et voisins pouvaient avoir d'un individu, indiquait à celui-ci qui s'était révélé utile à sa communauté, car cette opinion reposait sur ses accomplissements, ses réalisations. Aujourd'hui les hommes recherchent l'approbation non de leurs actions, mais de leurs attributs personnels. Ils veulent être enviés plutôt que respectés. L'orgueil et l'âpreté aux gains sont les caractéristiques du capitalisme en voie de développement, faire place à la vanité. Pour la plupart des Américains, le succès est encore synonyme de richesse, de renommée et de pouvoir.

De fait, le narcissisme semble représenter la meilleure manière d'endurer les tensions et anxiétés de la vie moderne. Les conditions sociales qui prédominent tendent donc à faire surgir les traits narcissiques présents, à différents degrés, en chacun de nous... Combler un vide, écrit-il encore.

Pas pour Mathilde Blais. Pour que cela ne se reproduise plus, je vous disais. Pour les cyclistes, nous empêcherons peut-être que ce quelque chose ne se reproduise.

Dans le cas du réchauffement climatique, le syndrome du feu rouge, nous n'y avons pas droit.

Si nous n'en prenons pas conscience réellement, c'est certain, quelque chose nous arrivera.

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