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À l'ombre du 67e Festival de Cannes

22/05/2014 03:07 EDT | Actualisé 22/07/2014 05:12 EDT

Par Mathieu Laliberté et Raphaël Bélanger

Aéroport de Dorval, 15 mai, 17h08. Mathieu va acheter un litre de bourbon au Duty Free. Dans le vol TS 0648, Raphaël, le chanceux, s'endort, tandis que Mathieu attaque sa bouteille. À l'écran défile un Ben Stiller trépidant à travers le temps, tandis que les hôtesses de l'air suivent l'ordre établi au pied de la lettre.

4 verres de bourbon et 7 heures plus tard, nous arrivons à Cannes, via un autobus qui ne s'est pas trop embourbé dans le trafic matinal, malgré les tentations ambiantes. Grâce à nos magiques productrices de Voyelles Films, nous avons la chance d'aller déposer nos valises à leur appartement avant d'aller nous accréditer en deux temps trois mouvements. On peut critiquer le côté très hiérarchique du Festival le plus prisé du monde, mais on ne peut qu'admirer sa fluidité administrative.

Deux allongés plus tard, nous partons à la recherche d'un taxi, qui se fera attendre, sous le soleil exactement. Après tout, c'est l'aube de la journée qui fut sans doute l'une des plus longues de notre vie. Nos bagages enfin abandonnés sur le carrelage de notre modeste studio à 1400 euros (la minute !), nous revoilà en chemin vers le Palais des Festivals. Détours incontournables : le pavillon du Canada, là où le café est chaud et la passe Talent tout court nous est remise, et le pavillon du Québec, là où on se sent presque chez nous. Retour au Palais, afin de mettre la main sur l'horaire des festivités. Surprise et déceptions. Nous avons, grâce à notre passe du festival, accès à tous les films, certes, mais bien après que tous les gens très importants aient fait leurs très propres choix. En résumé, ce sera un miracle si nous pouvons fouler le tapis rouge d'un film convoité. Mais nous gardons espoir, et nos smokings neufs dans le placard.

Les heures passent comme une nuit blanche dans un cirque nocturne et nous réalisons que c'est aussi ça Cannes : une bonne leçon d'humilité pour les jeunes cinéastes. Leçon que nous assimilons avec stupeur et une étrange satisfaction qui doit ressembler à celle du nain qui se fait projeter par un canon dans un filet doré.

Le lendemain, si l'on peut dire, nous accomplissons un vrai miracle, nous marchons sur l'eau de la méditerranée, c'est-à-dire le fameux tapis rouge cannois, sous le regard désintéressé de moult photographes professionnels. Qu'à cela ne tienne, nos téléphones plus intelligents que nous saisissent le moment et le rendent à la puissance narcisse aussitôt disponible sur nos pages Facebook. Le film que nous avons vu ce soir-là s'intitulait The Salvation, et malgré ses qualités esthétiques évidentes et le subtil jeu des acteurs, le manque d'originalité du scénario n'a su se faire pardonner que par notre proximité avec Mads Mikkelsen, formidable acteur norvégien qui soutenait, avec sa grâce et sa sensibilité habituelle, le rôle principal, et le film, à bout de bras.

Jour 2 (ou 3, déjà dur à dire). Notre punch line de la journée ensoleillée : notre revanche sera terrible ! (Pourtant, évidemment, le pire est à venir.) Donc, nous nous inscrivons avec chance et succès à 3 films qui nous feront voyager de l'Afrique islamique aux États-Unis pourris d'Amérique à l'Australie post-apocalyptique en moins de temps qu'il ne le faut pour dire «Désolé monsieur votre présence n'est pas prévue à l'ordre du jour ». Le premier film, Timbuktu, est un ravissement pour nos yeux globuleux et cernés, mais une torture pour notre «innocente» âme d'enfant de l'Occident ; le second, une espèce de cartographie des étoiles, s'avère plutôt une savoureuse satire vitriolique de l'usine à rêve qu'est Hollywood, qui nous fait rire jaune et grincer des dents joyeusement. Le troisième, Ze Rover (comme disent les Français), une pétarade malheureusement insignifiante supportée par un acteur solide et un autre qui joue l'handicapé mental avec juste un peu trop de conviction. Malgré tout, cette journée pluvieuse constituera notre record en terme de visionnements.

Cette nuit-là, nous faisons des pieds et des mains pour regarder le deuxième match de la série MTL-NY, en passant par du streaming en basse-résolution, pour finalement nous endormir avec un sentiment de défaite imminente collée au cœur. Il est 5h du matin et nous sommes totalement déshydratés (ce n'est qu'un début, poursuivons le combat).

cannes 2014

Mathieu Laliberté et Raphaël Bélanger


Jour suivant (le 4e ou le 5e, dur à dire) : le débarquement, mais raté. Devant l'échec de nos tentatives de réservations de billets via l'inestimable application du Festival, nous enfilons désespérément nos smokings afin de tenter notre chance dans la ligne des Last Minute Tickets ; sans succès ni notoriété. Nous traversons ensuite la célèbre Croisette, croisons starlettes de pacotilles et policiers aux aguets, la Lune brille dans le ciel comme l'œil d'un cyclope tandis que les étoiles s'estompent devant celles moins humbles qui foulent le sol du cinéma. Nous arrivons devant le club Silencio, dont le design est signé David Lynch. Deux types de la sécurité nous laissent passer, un soupçon d'espoir gonfle notre poitrine, vite évacué par leur patron, un beau black à barbichette qui nous retourne gentiment d'où on vient, c'est-à-dire la banquise canadienne...

Autre jour, qui suit une (autre) nuit blanche, ultraviolette et mauve. Réveil à midi. Rendez-vous avec notre film à 13h30, au Palais F, une salle de 40 places (d'où le nom de palais, j'imagine !). Triomphe tranquille comme une révolution dans un modeste salon...ou la revanche de l'humilité 101 ! En soirée, cependant, nous avons l'occasion d'aller voir le nouveau film de Stéphane Lafleur, Tu dors Nicole. Mathieu se gifle pour ne pas s'endormir, et ça n'a rien à voir avec l'excellence du film, qui s'avère drôle et jouissif, mais tout à voir avec sa condition de zombie décrépit. S'en suit une soirée au Tube, en charmante compagnie, là où l'équipe de Maps to the Stars a célébré sa première. Mathieu aurait bien aimé voyager dans le temps lui aussi pour reculer de seulement 24h et croiser le regard de Cronenberg, qui manie sa caméra comme un chirurgien plastique son scalpel.

Nous en sommes là, dans la nuit du 22 mai, en attente de la réponse de trois personnes influentes qui pourront peut-être, moyennant rétributions éventuelles, nous offrir une paire de billets pour la première de Mommy, de l'épatant Xavier Dolan. Nos smokings n'attendent que cette occasion pour nous tenir debout jusqu'au lendemain, jour de notre départ.

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