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«Rambo» Gauthier: mais qui garde le chien de garde?

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Le récent passage de Bernard « Rambo » Gauthier sur le plateau de Tout le monde en parle a soulevé bien des passions, comme c'est souvent le cas par ailleurs suite à la diffusion de cette émission qui, comme son nom l'indique, souhaite que tout le monde en parle.

Or, lesdites passions avaient quelque chose de différent cette fois, car au-delà de la polarisation habituelle que suscite la programmation de TLMEP soit « J'aime ! » ou « Je déteste ! », un argument soulevé par des chroniqueurs et éditorialistes semble faire consensus : les médias ont une responsabilité afin de pas recréer le même dispositif qui a mené à l'élection de Donald Trump.

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On décrit maladroitement ce phénomène comme étant la normalisation d'un type d'opinion (politique) qui dérange par sa connotation qui détonne par rapport à une certaine idéologie inverse.

Il y a déjà ici un biais important : qu'il soit question de la chronique de Stéphane Morneau du journal Métro ou de l'éditorial de François Cardinal dans La Presse, les opinions xénophobes, racistes, misogynes dont on accuse Bernard Gauthier sont soulevées par des médias qui représentent un discours qu'on pourrait qualifier d'élitiste, libéral, multi culturaliste contre qui Gauthier s'élève précisément.

Le constat est donc évident : de la même manière où le phénomène Trump n'est pas né à cause de sa propre campagne, le mouvement de contestation des élites et de critique du discours médiatique libéral (qu'il soit Québécois, Britannique, Français ou Américain) qui motivent une approche totalement opposée est déjà en marche depuis longtemps ; nous ne vivons que les conséquences !

Même si l'appel à la prudence est de mise, l'idée que la normalisation est un danger imminent et non pas déjà passé est une lubie importante à laquelle l'industrie journalistique doit faire face. Parce que non, les médias n'ont aucune responsabilité par rapport à Brexit, le Front national, Donald Trump ou Rambo Gauthier.

C'est la responsabilité du journalisme.

Dans le plus récent numéro du magazine The New Yorker, Emily Nussbaum pose la question : « comment une blague a-t-elle pu remporter les élections ? » La réponse se trouve possiblement plusieurs années en arrière où pendant pratiquement l'ensemble de l'ère Obama, la gauche libérale, largement au contrôle des instances médiatiques, a ridiculisé le spectre diamétralement opposé à ses opinions.

À grands coups de Jon Stewart, Stephen Colbert, John Oliver et de vox pop sarcastiques où on s'amuse aux dépens des opinions des autres, partagés en masse sur les réseaux sociaux au sein de sphères d'influence coordonnées et corollaires d'opinions semblables : on a ri (des autres).

Comme on a ri sur le plateau de TLMEP. Pas seulement dimanche dernier lors du passage de Gauthier, on rit sur le plateau de TLMEP en compagnie de personnalités politiques un peu pompettes autour de verres de vin à tous les dimanches depuis des années !

N'est-ce pas là l'équivalent (qui faisait rire) de ce que Bernard Gauthier racontait lorsqu'il disait qu'on devient tous un peu politicien, à notre manière, après quelques bières autour d'un BBQ ?

Tout le monde en parle est une émission de variétés qu'on peut qualifier de centre-gauche où on fait de l'information-spectacle à partir de sujets qui intéressent un public ciblé semblable. La même chose existe pour une clientèle plus à droite, entre autres, à la radio parlée. Dans les deux cas, il arrive qu'on y invite une personnalité qui représente une opinion opposée à ce que la cible est habituée d'entendre normalement : ça fait un bon show.

Mais il n'y a aucune responsabilité médiatique à faire un bon show !

La responsabilité ne revient pas à Guy A. Lepage, ni à Tout le monde en parle, ni aux médias de faire face aux défis de la normalisation : c'est la responsabilité de Radio-Canada.

Depuis des années, la société d'État coupe et sous-finance son département d'information qui abondait dans le sens de l'éthique journalistique telle qu'on la conçoit dans toute sa splendeur (ironiquement au grand plaisir des détracteurs conservateurs qui y voient un ennemi financé avec ses propres taxes). En faisant le choix de la rentabilité et non de l'objectivé non partisane, non vendable, Radio-Canada fait dans la normalisation depuis près d'une décennie.

Que le punctum narratif de l'information hebdomadaire relève d'un talk-show comme TLMEP est une chose ; que la chaîne qui le diffuse soit Radio-Canada en est une autre. On ne peut pas à la fois s'attendre à tout rentabiliser et du même coup demander aux médias d'agir de manière responsable : c'est intenable.

C'est donc un mythe de croire que les industries médiatiques sont en crise : l'industrie en crise, c'est le journalisme.

Le divertissement a pris d'assaut la pertinence la plus élémentaire du journalisme au point où l'attention générale n'est plus dirigée sur un face à face entre Bernard Gauthier et un journaliste de renom, sans artifice et strictement articulé autour de faits aseptisés de tous égarements sophistes, mais une entrevue menée par un ancien humoriste devant des fans motivés par un animateur de foule qui suivent la cadence d'un spectacle chorégraphié d'avance.

Alors qu'on appelle Bernard Gauthier, Rambo ; Donald Trump, Drumpf ou peu importe, tant que la normalisation sera grimpante au sein des instances comme Radio-Canada qui détient le mandat d'offrir un contenu responsable, et neutre, comment peut-on même espérer éviter les débordements opiniâtres chez les médias ?

Les médias peuvent offrir au public ce qu'ils veulent, mais Radio-Canada n'a-t-elle pas la responsabilité d'offrir sur ses ondes un contenu informatif de qualité qui ne s'apparente pas au divertissement, mais au journalisme ?

Car, au final, si les gens préfèrent davantage regarder un polémiste dans le cadre d'un talk-show sur les ondes d'une chaîne privée plutôt qu'une émission d'information menée par un journaliste de carrière sur la télévision publique, soit, ce n'est pas le rôle des médias de responsabiliser la population.

Mais il peut être le rôle d'une société d'État de se responsabiliser afin d'offrir un contenu d'information aligné à une éthique journalistique éprouvée, peu importe le type d'intervenant et le type de discours.

Sauf qu'à collectivement mal nourrir notre département d'information, ce chien de garde affamé qu'est supposé d'être le journalisme, qu'on ne se surprenne pas de voir les ondes occupées par un chien de garde populiste comme Rambo Gauthier, allègrement bien nourri depuis plusieurs années par un cynisme alimenté de part et d'autre, de gauche à droite, d'information-spectacle qui fait de bonnes cotes d'écoute.

On a la télévision d'État qu'on mérite.

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