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À l'ère du néo-populisme

11/07/2015 08:21 EDT | Actualisé 11/07/2016 05:12 EDT

«Je pense, donc je suis.»

- René Descartes.

L'arrivée des médias sociaux, et de manière plus large de l'Internet, apportait son lot d'optimisme quant à la souveraineté populaire face à l'emprise du discours médiatique non seulement globalisé, mais contrôlé par une élite potentiellement manipulatrice: un renouveau à l'idéal de la liberté de presse.

Ainsi, comme je l'ai déjà exposé dans mon billet intitulé «Viralement (ir)responsable» publié sur le Huffington Post le 21 mars 2012: «Il fut un temps où les médias sociaux se voulaient le havre de la vérité capable de colmater l'authenticité du développement de nouvelles relations qui devaient devenir les bases d'une manière contemporaine d'interagir, d'une manière d'interagir plus vraie.»

L'exercice du pouvoir a graduellement changé de mains, devenant ainsi une responsabilité individuelle qui nourrit maintenant une tendance qui dépasse l'entendement personnel: la condamnation générale pèse plus lourd que l'indignation d'une seule personne.

Le phénomène n'est pas nouveau en soi, mais la résultante crée pourtant une tendance inédite qui éloigne l'implication individuelle du résultat final tout en la nourrissant à une vitesse exponentiellement plus rapide.

En résumé, et toujours selon «Viralement (ir)responsable»: «Aujourd'hui, nous devons composer avec notre propre positionnement compétitif individuel dans la reconnaissance par ses pairs d'avoir participé à quelque chose de plus grand que sa personne, d'extrêmement flou et de complexe par rapport au geste posé.»

En effet, les infrastructures traditionnelles, habituellement l'apanage d'une élite au droit délégué par la masse, sont aujourd'hui chamboulées lorsqu'elles se confrontent au jugement populaire qui engraisse sa propre volonté.

Par exemple, Guy Turcotte peut être déclaré criminellement non-responsable et/ou libéré par le processus juridique, que le jury populaire porte tout de même son propre jugement: «À vos fourches, villageois!» Seule différence, les médias sociaux offrent un certain anonymat de masse relativement nouveau à ce type de mouvement populiste.

Bon nombre d'exemples exposent la force de ce système régulé directement par la volonté sensiblement anonyme du peuple: la cause du cyberharcèlement (cyberbullying), par exemple. Or, ce même exemple (que je n'ai pas sélectionné au hasard, je l'admets) trouve sa légitimité dans le même dispositif, d'autant qu'on se retrouve du «bon côté» de la moralité.

La fin justifie les moyens, encore et toujours.

Ici aussi, le phénomène n'est pas nouveau. Il y a toujours eu des assemblées de cuisine et des regroupements populaires, même si le temps d'organisation et l'identification participative de ses membres n'a plus rien à voir avec la vitesse anonyme de notre ère. Il en va de même pour la grande époque des journaux, faiseurs d'opinions plus souvent qu'autrement dirigés par une idéologie corporatiste.

Mais aujourd'hui, la quantité d'information disponible, qui nécessite un raccourcissement du nombre de caractères, et nécessairement de l'attention portée à un texte (la plupart des lecteurs lisent moins de 50% d'un article en ligne (lire You Won't Finish This Article, publié par Slate) amène un positionnement (é)clair: pour ou contre.

La force de la tendance est immédiate et non pas dépendante de la qualité de l'argumentaire mais plutôt de la force exponentielle du réseau: du quantitatif, donc. La réplique nécessite également la même stratégie: on ne s'en sort pas et, surtout, rien n'est réellement discuté malgré les échanges: «Il ne reste donc que l'engraissement d'un spectacle postmoderne qui ne sert (à) rien, ni personne, car profondément vide dans son retour sur soi-même rendu impossible par une consolidation de la valeur personnelle de chacun face à la défense d'un bien commun duquel on se détache pourtant, fondamentalement.» (lire la suite dans mon texte «Le Pathétisme (postmoderne) du conflit étudiant», publié sur le Huffington Post le 23 avril 2012).

C'est ici que la tendance emporte avec elle une visée plus large qui dépasse l'intention initiale de participation, mais rappelons-nous, le cyberharcèlement opère pour une bonne cause: à la guerre comme à la guerre!

Sauf que l'environnement dans lequel la tendance opère ressemble davantage à une non-guerre qu'à une guerre de tranchée.

Jean Beaudrillard écrivait dans son texte «Le masque de la guerre» (Libération, 10 mars 2003): «L'analyse doit partir de cette volonté d'annulation, d'effacement, de blanchissement de l'événement originel, ce qui rend cette guerre fantomatique, inimaginable en quelque sorte puisqu'elle n'a pas de finalité propre, de nécessité, ni d'ennemi véritable (Saddam n'est qu'un fantoche): elle n'a que la forme d'une conjuration, celle d'un événement qu'il est justement impossible d'effacer. Ce qui fait qu'elle est d'ores et déjà interminable, avant même d'avoir commencé. En fait, elle a déjà eu lieu et le suspense lui-même fait partie de l'imposture. Elle ouvre sur une guerre infinie qui n'aura jamais lieu. Et c'est ce suspense qui nous attend désormais dans le futur, cette actualité diffuse du chantage et de la terreur sous forme du principe universel de prévention.»

De la même manière, la reconstruction d'un environnement qui semble non seulement permettre l'opinion sur tout, mais aussi la légitimité de celui-ci qui génère une impression de vérité: je commente, donc j'ai raison car on (me) like. Le caractère de mon intention est valable car possible, car possiblement apprécié, sauf que le calcul final, appelé viral, désigne adéquatement le mal latent de notre ère: le néo-populisme.

Par exemple, la controverse Jean-François Mercier, où une blague jugée de mauvais goût publiée sur Facebook déclenche des accusations reliées à la culture du viol. Peu importe si un auteur à qui on doit une série satirique comme Les Bougons expose en direct son parcours créatif au grand public: il est désormais la saveur du mois, l'exemple d'une société qui tolèrerait (trop) le viol et la précarité de la condition féminine.

Que la blague soit jugée comme n'étant pas drôle, que l'auteur apprenne à garder son processus créatif pour lui-même afin de ne pas offenser certaines sensibilités et subir les accusations relatives à la culture du viol: de l'aveu même de plusieurs détracteurs de l'humoriste, il y a un fossé énorme qui nécessite et engendre pourtant une guerre de mots sur un fond qui n'existe pas vraiment au-delà des allégations de part et d'autre.

Qu'à cela ne tienne, la tonalité et la teneur des accusations publiques peut se permettre de faire fi des nuances, car la cause est noble, pour la santé hypothétique du bien commun de la vraisemblance d'une majorité.

C'est de cette manière que les élites délèguent désormais l'exercice du pouvoir au peuple afin de se concentrer sur la rentabilité multiplateforme de ce qui permet de générer davantage d'opinions, sans devoir soutenir le fardeau (difficile à rentabiliser - lire mon texte «Un réseau d'information est-il responsable des commentaires (haineux) sur ses réseaux sociaux?» publié sur le Huffington Post le 6 juin 2015) de la justification des dites opinions.

Ainsi, on ne vend plus du titre comme auparavant, on vend de l'accroche #clickbait.

Facebook l'a bien compris en proposant un système d'hébergement pour profiter directement du clic et gérer plus efficacement sa sous-traitance. Ce faisant, les grandes centrales médiatiques pourront maintenant profiter de l'algorithme Facebook pour desservir la nouvelle (lire un certain angle communicationnel, d'une certaine nouvelle) prisée par l'utilisateur à même le calcul de ses intérêts: l'économie de la polarisation, donc.

Le néo-populisme représente une situation possiblement pessimiste, mais voilà déjà qu'on voit poindre à l'horizon un danger beaucoup plus grand: celui du néofascisme.

La monétisation du néo-populisme n'a nul besoin de positionnement politique pour vivre (comme l'a exposé Plantu dans une caricature controversée qui rapprochait Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, publiée pour l'Express en 2011) car il ne dépend que de l'opinion pure, à l'abri de tout jugement, se nourrissant lui-même à la fois de positons semblables que des positions contraires. La reconnaissance qui engraisse la tendance n'a besoin que de s'exprimer pour se légitimer, et maintenant de se rentabiliser.

La candidature de Donald Trump, capitaliste opiniâtre, à la présidence des États-Unis, se veut possiblement l'exposition claire du néo-populisme mais aussi de son passage vers une volonté de se rentabiliser néo-fasciste.

Le danger d'un tel défi se retrouve dans ladite tendance de dénonciation (et/ou d'encouragement) de Donald Trump. Même Anderson Cooper, journaliste vedette de CNN, qui suite à une entrevue en tête à tête exprimait qu'il y avait quelque chose d'inusité et de novateur dans la méthode et la manière de faire de la politique à la Trump: ce n'est pas la vérité qui compte mais la capacité de tenir une opinion qui polarise, pour gagner, et se rentabiliser.

La seule issue semble se retrouver dans le retour sur soi-même et dans le pourquoi du besoin d'avoir raison. La raison ne se retrouve pourtant que très rarement dans un camp ou dans l'autre, mais dans l'amalgame impersonnel de la différence.

D'une certaine manière, c'est ce que William Kristol, éditeur et fondateur du magazine conservateur The Weekly Standard ainsi que détenteur d'un doctorat de l'université Harvard, résumait à propos de la candidature de Donald Trump: «Je ne suis pas pro-Trump et passablement en sa défaveur, mais laissons-le parler afin de donner la chance aux autres candidats de s'élever au-dessus de la mêlée. Ceux qui sont pro-Trump resteront pro-Trump; et l'inverse est aussi vrai. Au final, il demeure tout de même possible de tirer du positif de cette situation car elle force l'establishment à modifier son discours pour le mieux, car il se conforte aussi trop souvent, bien à l'abri dans ses platitudes polarisées.» [traduction libre à partir d'un entretien diffusé sur les ondes de CNN le 9 juin 2015].

Sinon, à force de diaboliser par bonne conscience, on ne fait que récréer de la matière monstrueuse qui se détermine nécessairement dans l'interaction de positions cantonnées. Nous sommes tous l'autre d'un autre, et il en dépend de l'accès à la pleine conscience de tous et chacun de saisir l'opportunité de fuir le néo-populisme avant que le marché n'y trouve un terrain fertile à la rentabilité dangereusement déjà perceptible.

Au final, l'attrait contemporain du «je commente, donc j'ai raison», ne doit pas remplacer l'existentialisme du «je pense, donc je suis», sans quoi on ferme la porte à la remise en question individuelle pour la remplacer par l'économie globale de la morale arbitraire, beaucoup plus dangereuse et, ironiquement, beaucoup plus incertaine à long terme.

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