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La tyrannie du bruit, ce fléau montréalais

01/08/2016 10:32 EDT | Actualisé 02/08/2016 02:03 EDT

Il y a déjà plusieurs années que je témoigne de la croissance d'un phénomène qu'on associe à de la nuisance concitoyenne: le «bruit».

À une autre époque, dans la jeunesse de mon Laval natal, alors qu'on déferlait à bord de nos voitures dans les rues de Vimont-Auteuil avec les haut-parleurs de nos radios qui crachaient de la musique à tout rompre, on nous accusait - avec raison - de tapage nocturne. Les artères tranquilles de la banlieue paisible ne méritaient pas qu'une bande de jeunes inconscients, un peu baveux, troublent la paix.

Or, plusieurs années plus tard, alors que ma maturité gagnait en expérience et que j'étais désormais producteur de spectacle, je visite la (feu) magnifique terrasse de l'Hôtel de la Montagne pour y organiser un événement. Petit bijou en plein centre-ville de Montréal avec sa piscine à ciel ouvert, le lieu était idéal pour y organiser une fête avec DJ invités qui agrémentent la soirée.

Par contre, la gérance de la terrasse m'indique que ce n'est malheureusement pas possible. Et pourquoi? À cause du «bruit».

Je me rappelle très bien mon incompréhension la plus totale: qui donc peut être incommodé par le son d'un DJ en plein ciel entre les grandes tours?

La gérante de l'époque m'a alors pointé les penthouses situés sur la rue Sherbrooke, tout en me spécifiant que l'hôtel n'en était qu'à une autre plainte de devoir cesser les activités sur sa terrasse.

J'étais subjugué. De riches propriétaires qui choisissent d'investir et d'habiter en plein centre-ville de Montréal, je suppose entre autres pour profiter de sa vitalité culturelle, mais qui se plaignent du volume de la musique sur une terrasse située à plusieurs coins de rues de leurs balcons?

L'Hôtel de la Montagne et sa terrasse unique n'existent plus aujourd'hui.

Des années plus tard, à quelques pas de là et toujours au centre-ville, un spectacle de musique électronique défraie la manchette car des résidants ont forcé les promoteurs à déménager les performances artistiques dans un autre endroit à cause du «bruit». Laurent K. Blais, blogueur musical de l'époque, s'en souvient encore «comme un moment gênant pour Montréal : quand tu invites des artistes internationaux, tu souhaites les laisser exprimer leur art comme ils le font partout ailleurs dans le monde.»

Ici réside le clivage important qui différencie les demandes d'injonction de la ville de Saint-Lambert envers les prestations artistiques et sportives de l'île Sainte-Hélène et les plaintes de résidants propriétaires concernant le «bruit».

Qu'on soit en accord ou non avec l'intolérance au «bruit» des résidants de Saint-Lambert, ils ont l'impression de se faire imposer une condition complètement extérieure à ce dont ils avaient anticipé: le tapage nocturne n'est pas apprécié dans les banlieues tranquilles.

Soit.

Mais Montréal est présentement au prise avec un fléau de nouveaux résidants propriétaires qui investissent, achètent et habitent des secteurs de la ville, en connaissance de cause, pour ensuite se plaindre de ce qu'ils qualifient de «bruit» nuisible à leur environnement.

«Arès le "tapage nocturne infernal" de la pétanque pratiquée entre amis, que va-t-on réglementer?»

J'habite le Mile-Ex, secteur post-industriel de l'arrondissement Rosemont-Petite-Patrie. Ce quartier en vogue l'est principalement à cause de sa mixité industrielle et résidentielle unique en son genre à Montréal. Étant moi-même propriétaire, je suis fier du développement de mon environnement immédiat et très certainement de la hausse de la valeur de ma propriété.

Par contre, même un bar saisonnier comme le Alexandraplatz (le bar est seulement ouvert durant la période estivale), situé dans le garage de la Brasserie du Vieux-Montréal en plein cœur d'un secteur commercial et industriel, a vu son existence menacée par quelques plaintes insistantes reliées au «bruit».

Michel Quintal, co-fondateur du Piknic Électronik, se remémore également que «du moment où les plaintes de bruit et les amendes pour les bars ont commencé à pleuvoir sur le Plateau Mont-Royal il y cinq ou six ans, ça été le début de la fin pour l'effervescence culturelle de ce quartier comme cela a déjà été le cas vers la fin des années 1990/début 2000.»

Il ajoute sans aucune retenue que «les nouveaux propriétaires de condos, qui s'installent en plein cœur du nightlife pour ensuite faire tout en leur possible pour aseptiser ce même secteur, doivent être pointés du doigt.»

C'est la raison pour laquelle je m'inquiète de constater que mon quartier est également aux prises avec la même situation qui ne cesse de s'accroître. En effet, depuis quelques semaines, la Société de développement commercial de la Petite-Italie a lancé un service de valets pour ses commerçants. La mesure est extrêmement appréciée par la mairie de l'arrondissement et les commerçants, car elle se veut un juste milieu entre l'utilisation de la voiture, la réduction des places de stationnements et le développement commercial.

Cependant, des citoyens sont mécontents du «bruit». Même si le service est offert jusqu'à 23 heures (également l'heure de fermeture des terrasses extérieures) certains résidants propriétaires de la rue Dante, artère commerciale historique qui compte plusieurs restaurants renommés de la métropole, se plaignent du «bruit». Ce «bruit» n'est pourtant pas différent du trafic piétonnier habituel, de la circulation routière normale ou de l'animation des terrasses estivales. Mais l'administration de la Société de développement commercial doit défendre son service, même s'il est apprécié par un peu tout le monde, à défaut de plaintes qui se comptent sur les doigts d'une seule main.

Mais le comble, restait à venir.

Depuis près de deux ans, l'arrondissement Rosemont-Petite-Patrie et les instances de la Petite-Italie, de concert avec le Marché Jean-Talon, travaillent à la mise sur pied d'une nouvelle place publique capable de relier le boulevard Saint-Laurent et le marché. Depuis peu, la Place Shamrock a vu le jour, où la circulation routière est remplacée par un carrousel pour les enfants et des aires de détente pour piétons et résidants. La semaine dernière, le deuxième volet de cette place publique était lancé, alors que deux splendides terrains de pétanque étaient ouverts au public.

Déjà, les installations sont menacées par des plaintes de résidants propriétaires à cause, vous l'aurez deviné, du «bruit».

L'arrondissement a décidé de ménager la chèvre et le chou, comme c'est trop souvent le cas à Montréal, en interdisant les heures de joutes après 21 heures, plutôt que 23 heures comme le stipulait la réglementation normale.

Les terrains de pétanque, en préparation depuis près d'un an, n'ont pratiquement pas été encore utilisés qu'on vient de réduire leur utilisation de deux heures par jour durant toute la période estivale! À quoi bon investir dans des infrastructures si c'est pour immédiatement réduire leur temps d'utilisation pour la population dès les premières plaintes pour le «bruit»?

Parce qu'au final, il est question de la définition même du «bruit»: de la musique, ce n'est pas du «bruit». De la rigolade entre amis autour d'une guinguette, ce n'est pas du «bruit».

La circulation routière incessante sur le boulevard Saint-Laurent, à quelques mètres des terrains de pétanque, n'est-ce pas davantage du bruit?

Les livraisons constantes de camionneurs du secteur Mile-Ex ne constituent-elle pas du bruit?

Le problème, c'est que si l'on interdit les performances artistiques et la socialisation citoyenne au nom du «bruit», ce n'est pas pour le mieux vivre-ensemble mais plutôt, au contraire, officialiser l'effritement du tissu social de la sphère publique, à laquelle plusieurs participent de bonne foi, au profit des intérêts privés de quelques-uns.

Les élus doivent désormais faire preuve de courage politique pour ne pas que la milice du «bruit» se transforme en tyrannie du «bruit». Sinon, après le «tapage nocturne infernal» de la pétanque pratiquée entre amis en fin de soirée estivale, que va-t-on réglementer au nom du «bruit»?

Les rires sur le trottoir? Les éclats de joie à vélo? L'allégresse de vivre en ville?

L'importance d'agir est capitale.

Il en va du principe même de la ville, soit du mieux-vivre collectif; et non de l'opinion privée d'un propriétaire de condo qui souhaite profiter de la valeur du marché immobilier tout en manipulant son environnement autour de sa propre personne sans en partager les bénéfices.

C'est aussi ça, les méfaits de la gentrification.

Pour en savoir plus, écoutez l'entrevue de Sylvain Raymond au 98,5FM.

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