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«Faut qu'on se parle» ou la démarche qui exclut la personne dont on parle

30/09/2016 09:45 EDT | Actualisé 30/09/2016 09:45 EDT

Un collectif, un projet de société, un parti politique? Le lancement du mouvement de consultation publique sur le bien commun du Québec appelé «Faut qu'on se parle» soulève de grandes interrogations.

Parlons-en.

D'emblée, soulignons qu'il est toujours sain de motiver la discussion et ce billet se veut ainsi une contribution personnelle à ce que le mouvement souhaite recueillir, soit le recensement d'opinions.

L'enjeu est louable: faire du Québec un monde meilleur.

Or, la représentation des gens à la tête de ce mouvement porte à confusion. De l'aveu même des fondateurs, il y a un certain biais progressiste, d'une gauche indépendantiste. Déjà, comme le soulignait François Cardinal «[o]n n'est donc pas dans l' ''initiative politique non partisane'', mais bien dans le débat entre souverainistes.»

Pourtant, au micro de Paul Arcand, Jean-Martin Aussant soulignait que le mouvement revendiquait «un certain filtre [...] non partisan». À défaut de partisanerie, force est d'admettre le penchant idéologique de la démarche.

Et c'est précisément ici que le bât blesse.

Au-delà de la représentation unilatérale indépendantiste, le collectif fait foi d'une hégémonie franche: francophone, blanche (à l'exception de la militante autochtone et étudiante à l'UQAM Maïtée Labrecque-Saganash) et de toute évidence à l'aise financièrement. Qui plus est, le regroupement demande l'investissement financier et/ou en biens et services du grand public afin d'aider la tournée dans les salles de spectacle des grands centres urbains où se tiendront leurs consultations publiques.

C'est une chose de privilégier une approche politique, l'indépendance dans le cas présent, et il est pertinent de se questionner comme l'a fait Cardinal sur l'objectif ultime de concertations teintées par un but immuable. Mais il en est une autre de prétendre parler pour le bien commun en plantant l'idéologie dans une représentation typée alors qu'on se revendique également du progressisme et de l'égalité sociale.

Pourquoi l'élite gauchiste ressent le besoin de solliciter les témoignages du (petit) monde?

Au sein de ce collectif fondateur: où sont les assistés sociaux? Les handicapés? Les Noirs? Les musulmans? Les Juifs? Les Anglophones? Les fédéralistes? La droite?

Le collectif prétend les inviter.

Venez «nous» parler, demandent-ils.

Les assemblées ne se tiendront pas dans Parc-Extension, ni dans St-Michel, pas plus dans Côte St-Luc ou St-Jérôme. Non plus dans Limoilou ou St-Roch. Le collectif suggère pourtant au grand public de les inviter chez eux.

Invitez-«nous» dans vos cuisines, proposent-ils.

Si la gauche doit se réinventer à l'extérieur des partis politiques alors que ces derniers, à part le Parti libéral, la CAQ et quelques autres lubies fragmentaires, se situent tous à gauche; comment croit-elle pouvoir le faire au sein d'une démarche qui demande aux autres de se mobiliser pour la cause?

Il faut se surprendre que le Directeur général du Chantier de l'économie sociale du Québec n'ait pas songé à inviter l'administrateur d'un OBNL qui distribue des paniers de Noël dans la région de Deux-Montagnes à joindre les rangs des organisateurs. Pourquoi le leader du mouvement étudiant et sympathisant syndicaliste n'a pas pensé à intégrer à la démarche un travailleur d'aluminerie du Lac-Saint-Jean?

Pourquoi l'élite gauchiste ressent le besoin de solliciter les témoignages du (petit) monde?

Racontez-nous vos réalités, car il nous est possible de nous en imprégner autrement!

Un anarchiste contre la gentrification n'aimerait-il pas mieux parler de sa réalité dans la cuisine d'un urgentologue plutôt que dans son logement deux pièces d'Anjou? Ne serait-ce pas là une véritable opportunité de créer un pont entre un ultra-conservateur que de démontrer l'ouverture de la gauche dans le salon d'un ancien financier expatrié londonien?

Pourquoi le collectif n'invite-t-il pas le grand public, chez eux?

Sinon, comment croit-il être en mesure de sonder les réalités du grand public à l'abri sur la scène d'une salle d'un grand centre urbain, au sein d'une démarche financée par ceux et celles dont on souhaite aider la situation et qui, d'une certaine manière, sont déjà vendus à l'idée?

Ce «nous» pour le Québec talonne la démarche indépendantiste depuis la tenue du dernier référendum sur la souveraineté; trop souvent à tort.

Car la démarche du collectif n'est pas unique: tous les partis politiques organisent le même genre de rencontre avec le grand public; avec le résultat d'une gauche éparpillée et d'une population tout de même désillusionnée à propos du processus, peu importe l'affiliation.

Alors de quelle manière le regroupement croit-il être en mesure de mobiliser la population à un bien commun sans mettre sur pied une démarche qui ne respire pas la condescendance idéologique du «nous» savons ce qui est le mieux pour vous, mais encore dites, car «nous» parlerons pour vous?

La gauche caviar n'a pas l'apanage de l'idéologie du bien commun et si elle croit pouvoir améliorer le sort des Québécois, il faut se demander comment croit-elle y arriver à partir d'une organisation qui au mieux semble improvisée rapidement sans grand souci de représentation adéquate du grand public; ou au pire un coup de marketing politique en pleine course à la chefferie du Parti Québécois?

C'est ça l'effritement de la confiance d'un peuple envers son dispositif politique et les dangers engendrés par le cynisme : on aurait pu croire ces représentants de la gauche plus sensibles à une meilleure représentation; pas seulement au renouveau du mode de scrutin.

Ce «nous» pour le Québec talonne la démarche indépendantiste depuis la tenue du dernier référendum sur la souveraineté; trop souvent à tort. Mais ce «on», parce qu'il faut qu'on se parle, ne fait pas seulement exclure la personne qui parle. Présentement, cette démarche semble également exclure la vaste majorité de ceux dont on parle.

Projet mort-né; le statuquo l'emporte, la carrière politique des principaux intervenants du collectif aussi. Mais pas le Québec.

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