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De la radicalisation

18/11/2015 08:31 EST | Actualisé 18/11/2016 05:12 EST

Radicaliser: Rendre un groupe, son action, plus intransigeants, plus durs, en particulier en matière politique ou sociale.

J'écris depuis 2012 sur le thème de la polarisation et de ses dangers imminents. Cette économie du gros bon sens consensuel que le capital a su renforcer grâce aux algorithmes qui encouragent la consommation de ce que nous aimons.

Il a toujours été fondamental au dispositif de vente de développer un produit le plus adapté possible aux besoins (réels ou inventés) d'une clientèle visée. Or, cette technique devait jusqu'à tout récemment se confronter au spectre plus large de l'offre face à la demande.

Ce n'est plus le cas, ou presque.

Aujourd'hui, nous consommons un amalgame de produits regroupés dans un cylindre d'intérêts. Nos habitudes cautionnent notre exposition aux choix contingentés vis-à-vis nos interactions calculées par une formule mathématique évolutive.

J'aime les animaux, je regarde des vidéos de chatons, j'ai un chat, je photographie mon chat, je télécharge en ligne des photos de mon chat, je dois nourrir mon chat, je suis exposé à de la publicité de nourriture pour chat.

De manière moins inoffensive, le chat peut être remplacé par un enfant.

Son propre enfant.

Ou par l'État islamique.

Le résultat est le même au point où le système ne cesse de se perfectionner.

Jusqu'à se radicaliser.

Les attaques de Paris du vendredi 13 novembre commandées par le groupe État islamique s'inscrivent complètement dans cette tendance. Mais surtout, les réactions de part et d'autre résument parfaitement le statut et les défis de notre ère.

Malgré les appels à l'unité, à l'amour et d'éviter les pièges de la radicalisation: il en est tout le contraire. Tout le monde voit dans les événements du 13 novembre exactement ce qu'il souhaite y voir. Et tout son contraire. Sans remise en question.

La gauche entend l'appel à la solution pacifiste et se consterne d'apprendre que des racistes souhaitent ostraciser les musulmans. La droite expose les faiblesses de l'approche isolationniste qui laissa à elle-même des rebelles qui souhaitaient détrôner un dictateur sadique, comme en Libye. Cette même droite se surprend qu'une certaine gauche multiculturelle ne présume aucun danger dans l'accueil de réfugiés qui pourraient être infiltrés par un ennemi médiéval sanguinaire.

Les médias continuent de construire leurs manchettes en exposant soit l'opposé complet de ce que sa cible pense du conflit, car la stupéfaction génère davantage de partages et d'interactions rentabilisées au clic, soit en évoquant des évidences vides de conflit d'intérêts afin d'éviter les débats de fond préférant la formule j'aime ou je n'aime pas.

Les gouvernements persistent à (nous) gérer par les sondages afin de plaire à son électorat, tout en essayant de convaincre les modérés de l'opposition qu'il puisse exister une illusion de compromis.

Car le seul réel compromis, c'est la population qui l'accepte sous le prétexte de plus amples mesures de sécurité intérieure. L'ennemi peut exister ou frapper sans que le pouvoir n'ait recours à l'intervention militaire dans la mesure où le contrôle de ses propres populations concentre le pouvoir entre les mains de quelques acteurs.

Et c'est précisément ici que l'État Islamique prend intrinsèquement tout son sens. Ses mesures de contrôle complet de sa propre population dite radicalisée lui permet d'exercer des actes qui participent à davantage de radicalisation.

En renforçant la polarisation des opinions occidentales, la radicalisation alimentée par un capital en quête incessante de rentabilité, peu importe le raccourci, l'État islamique déclenche une économie radicale du contrôle qui donne aux pays ennemis la possibilité de garder leurs populations dans les rangs, au nom d'un ennemi dont ils n'ont, au final, pas besoin de voir disparaître.

L'absence de pression populaire sur les gouvernements et les grandes structures de contrôle n'est que la propre responsabilité du citoyen incapable de se mobiliser car trop occupé à valoriser la nécessité de tenir une opinion pour ceux et celles qui y adhèrent déjà ou qui n'y adhèreront jamais.

L'égocentrisme polarisé par la performance du like n'a comme finalité que l'engraissement de l'intérêt privé au détriment de l'espace public où le bien commun pouvait être pleinement considéré, voir amélioré.

Qui plus est, c'est précisément cette sphère privée qui nous est si chère(ment payée) que nous mettons dorénavant à la disposition des grandes centrales de contrôle au profit de plus amples mesure de sécurité ou de confort commercial consommé à grand coup de contenu programmé selon nos intérêts.

Il n'y a pas si longtemps, les banques contrôlaient par le crédit; maintenant, les plateformes de contenu comme Facebook et Google gèrent par les données.

Dans son plus récent ouvrage Event: Philosophy in Transit (2014), Slavoj Zizek a raison de clarifier que, contrairement à l'adage populaire, la vie privée n'est pas en danger. C'est l'espace public qui se privatise en se laissant transpercer de nos propres intérêts privés. Une privatisation beaucoup plus dangereuse que l'économie de la privatisation, car il s'y développe une radicalisation rentable de nos positions au profit d'une économie du contrôle où il risque de ne plus y subsister de lieu commun où réellement débattre de notre propre existence.

Le grand et grave constat des attaques de l'État islamique sur Paris est possiblement l'irrévocable prise de conscience que nous avons assisté, et surtout nous-mêmes officialisé, à la lente mais très certaine déconstruction de l'ère de la sphère publique telle que les Lumières l'avaient imaginée, exactement là où elle est née.

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