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La force du nom

29/04/2016 10:14 EDT | Actualisé 30/04/2017 05:12 EDT

D'abord Jutra, maintenant Alexis Carrel. Il nous faut choisir ce que l'on veut vraiment. Est-ce la rigueur morale ou la contribution sociale qui est la plus importante lorsque nous donnons à quelque chose le nom de quelqu'un. Il nous faut choisir, si on ne veut pas valser sans fin avec la toponymie au gré de l'actualité. Rien ne nous oblige à attribuer aux lieux et objets des noms de personnes ; c'est un choix que l'on fait. À quoi bon persister dans cette pratique, si on ne sait pas accepter l'homme comme il est. C'est cette acceptation qui donne la force à ce que l'on nomme.

Au fond, on peut simplement se demander s'il faut que ceux dont nous voulons préserver la mémoire à travers la toponymie soient immaculés. Ils ont fait quelque chose d'extraordinaire, ils se sont démarqués, ils ont transformés - c'est cette contribution qui compte vraiment.

Avec Carrel, nous en sommes au crime d'opinion. Être sympathisant nazi n'est certainement pas de bon ton dans l'histoire, mais retirer un nom de l'espace public parce que nous sommes en désaccord - même catégorique - avec ses opinions, ou même pour la filiation de ses opinions, c'est commettre deux erreurs.

La première est de faire de l'opinion commune d'aujourd'hui une règle qui transcende le temps, la seconde est de donner plus de poids à l'opinion qu'a pu porter une personne à un moment de sa vie qu'à ses réalisations effectives. Bref, on dérape. La disgrâce, ce n'est pas d'avoir fait une faute, mais de juger celui qui en serait l'auteur sans un juste procès.

Il m'apparaît sain d'avoir une toponymie stable, qui ne change pas au gré des opinions et des nouvelles. Quand nous choisissons une toponymie qui raconte l'histoire plutôt que de décrire le lieu, nous inscrivons notre humanité dans cet espace. L'humanité n'est pas sans taches, sans fautes - elle est tumultueuse. Les égarements d'une époque deviennent les scandales d'une autre ; il faut le garder à l'esprit clairement avant d'attribuer à un lieu le nom d'une personne.

Une société se doit d'être capable d'accepter ses erreurs sans en cacher les traces. Prendre acte de ses erreurs, ce n'est pas leur tourner le dos, c'est accepter de reconnaître ce qui est à la source de l'erreur pour en tirer leçon, pour faire mieux la prochaine fois. À changer la toponymie comme on le fait présentement, on est dans le déni, et non dans l'apprentissage. Et ce qui est à apprendre ici, c'est que l'on confond ce que l'un fait, pour ce qu'il est. Ce qui est derrière le nom nous échappera toujours. Il faut l'accepter quand on nomme, sinon c'est «rue du Lac aux sapins» et on racontera après pourquoi ça s'appelait comme ça, même s'il n'y a plus de sapins maintenant.

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