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Se faire montagne et histoire

05/03/2013 02:53 EST | Actualisé 05/05/2013 05:12 EDT
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Onon:ta' - Une histoire naturelle du Mont Royal, par Pierre Monette (Boréal, 380 pages)

Bon, je sais bien! Ce livre date. Il a été publié il y a un an. Ce qui, du coup, nous informe qu'il est quelque peu vétuste en ces temps de la consommation rapide et des modes éphémères. Et qu'il a certainement déjà disparu des tablettes de votre libraire préféré, sa réserve d'obsolescence de trois mois ayant été épuisée depuis.

Pourtant, je vous le dis, ce livre durera. Il raconte une histoire que l'on croyait connaître mais il le fait depuis d'autres prémisses que celles auxquelles on est habitués. En fait, Pierre Monette tente l'histoire de la montagne dite Mont-Royal depuis l'arrivée des Européens.

Il se demande d'abord comment pouvaient bien la nommer les premiers résidents du lieu, et ce qu'elle pouvait représenter pour eux. Pour ce faire, il interroge l'étymologie des termes mohawks utilisés pour décrire l'environnement immédiat des habitants. Mieux encore, il sonde le rapport que les mots du kahnien'keha', langue mohawk, entretenaient avec les choses et lieux par eux décrits. Par les vocables utilisés pour nommer les réalités environnantes, les Kahnien'kehà :ka, Peuple de la pierre à feu, disaient moins la chose qu'ils l'appréhendaient en cherchant à en devenir une partie, qu'ils se transmutaient en elle, en quelque sorte. Onon :ta' était donc le nom donné au Mont-Royal et Tiohtià:ke, celui qu'a eu Montréal, avant même d'être Ville-Marie (et non Hochelaga, comme on se plaît à le croire de nos jours).

L'auteur s'efforce aussi de marcher dans les traces de Jacques Cartier, cherchant le lieu où il a bien pu débarquer, disputant avec d'autres historiens. Puis, il rappelle à nos mémoires un peu infidèles ce que fut la topographie de Montréal, évoquant les pistes anciennes devenues rues familières, les cours d'eau aujourd'hui disparus mais dont certaines avenues épousent aujourd'hui les tracés.

En fait, c'est une histoire des représentations que s'emploie à construire Pierre Monette; celles que les Amérindiens se faisaient de leur habitat et de la montagne, en premier lieu, de même que celles que s'en sont faits les premiers arrivants européens et ceux qui eurent la charge d'en dresser les cartes.

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Aussi, il en découle que l'histoire qui intéresse l'écrivain ne se limite pas aux récits des hommes et à leurs passages. Elle n'est pas, disons le mot, anthropocentrique. La preuve, c'est que l'auteur fait aussi le récit des animaux disparus, de leur présence en des temps plus lointains. Il fait celui de la composition du sol, de son identité géologique, de sa morphologie particulière et de ce qui lie cette terre et ces roches à nos pieds à des formations géomorphiques plus globales. Tout ceci, dans la perspective, évidente pour Pierre Monette et certains d'entre nous, voulant que les hommes et leur habitat en viennent à nouer des relations particulières, perception à laquelle les idéologies européennes, imbues de colonisation, de conquête et de domination de la nature, se prêtaient mal à l'époque.

C'est cette conception assez explicite, manifeste dès les premières pages, qui donne toute son originalité à l'ouvrage. On ne se surprend plus alors de constater que Pierre Monette, dans un effort assez rare d'érudition que l'on pourrait qualifier de composite, abreuve sa pensée à Martin Heidegger aussi bien qu'à Héraclite pour aborder la matière première de son objectif, telle qu'elle lui est fournie par les écrits des Relations des Jésuites, de Jacques Cartier, Samuel de Champlain et Peter Kalm.

On aura compris que la lecture de cet ouvrage est une expérience jouissive pour l'intellect et la sensibilité.Onon:ta' - Une histoire naturelle du Mont Royal est un essai tout entier imprégné d'une compréhension de l'histoire qui va outre la simple présence humaine sur le territoire et qui interroge ce qu'ont compris les hommes de l'habitat qui est le leur, qu'il soit à occuper ou à découvrir.