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Contrôle des présences

16/03/2014 08:52 EDT | Actualisé 16/05/2014 05:12 EDT

À la Galerie Articule nous attend une étrange exposition. En fait, il faudrait dire que c'est plutôt à une expérience bien particulière que nous sommes exposés. Ce n'est pas ce qu'on y voit qui importe, mais ce qu'on y fera et ce qu'on fera de nous.

J'y suis allé, sachant que Sébastien Cliche devait y présenter des travaux. Mais j'étais dans le doute quant au début de cette présentation. N'étais-je pas en avance? Le vernissage devait-il avoir lieu le lendemain ou avait-il déjà eu lieu? Allais-je y trouver l'artiste en plein montage et être confronté à une œuvre pas encore finalisée?

Il suffisait d'entrer et le doute serait résorbé. Eh bien, non! J'étais à l'intérieur, dans la partie d'accueil, je dirais, et je doutais encore! Devant moi, une pièce de plexiglas reposait sur un chariot de transport à panneau, alors qu'à ma droite, se dressait une boîte pas encore ouverte. Tout pour indiquer que rien n'était encore prêt!

Un mur me séparait de la salle principale. Passé outre, j'ai vu une table de travail sur laquelle reposaient encore nombre de retailles, matériaux et outils. Dans le coin s'entassaient des boîtes et du matériel intact. À l'autre extrémité de la pièce, il y avait une maquette qui reproduisait le lieu même où j'étais. L'artiste ne devait pas être loin; je l'avais presque surpris en plein travail. Une seule construction semblait terminée. Il s'agissait d'une sorte de grand paravent octogonal, formant une pièce séparée, peint en noir, qui s'avançait dans la pièce et semblait dissimuler une partie de l'exposition.

Peut-être l'artiste y était-il, en plein labeur?

Je devais découvrir que j'avais de nouveau été abusé. Je suis passé derrière ce paravent pour découvrir la salle de contrôle que promettait le titre de l'exposition. Je n'avais pas remarqué que des caméras avaient été installées, çà et là, dont trois au haut des coins du paravent. Elles permettaient d'observer ce qui se passait dans la galerie. Certaines relevaient donc tout ce qu'il pouvait avoir de présences humaines dans la salle. Une autre permettait de voir, par ondes infrarouges, ceux qui allaient très incessamment pénétrer dans cette salle de contrôle et que je pouvais ainsi doublement observer, par l'intermédiaire de mes yeux, directement, et par celui d'une caméra. Une autre encore, juchée à proximité de la maquette, montrait celle-ci.

Évidemment, dans cette salle, il y avait aussi du matériel technique, incluant des feuilles de notation, destinées à la surveillance. Au-dessus de la porte, un projecteur renvoyait l'image de quatre caméras, dans un carré dont les scènes variaient à intervalles, comme il sied aux images d'écrans de surveillance.

Là, on s'imagine avoir compris, ne plus devoir être surpris par rien. Nous sommes au cœur même du processus, en position de pouvoir, en ce lieu rassemblant les images éparses, dérobés à la vue des autres, mais en instance de tout voir. Mais non! Pour peu que l'on s'arrête sur les images, on recommence à s'interroger. D'abord parce que, si ces images nous montrent généralement en temps réel qui entre et passe dans la galerie pour arriver (ou non) jusqu'à la salle de contrôle, un décalage intervient à l'occasion. Si bien qu'on ne sait plus trop où l'on en est! On entend les pas de ceux qui entrent sans que nécessairement cette manifestation de présence s'accompagne de l'image qui devrait y correspondre. Cela déstabilise et désoriente. Nous ne savons pas toujours s'il faut se fier à ce que nous voyons sur les écrans ou à ce que nous percevons autrement! Ce qui devait nous assurer une surveillance en temps réel et en continu, est en définitive plutôt un dispositif de brouillage de présences. Puisque la reproduction des images sur écran peut tout aussi bien se faire en rediffusion qu'en temps réel.

En plus, apparaît sporadiquement un personnage que l'on finit par identifier comme l'artiste, au travail, en train de réaliser cette exposition dont nous sommes devenus les cobayes. Alors, on comprend que des images ont déjà été saisies lors du montage, montrant l'artiste en train de mettre en place ce dispositif dont nous sommes maintenant les victimes.

Jeu sur l'immédiateté des présences, ce Self Control Room, au titre délicieusement ironique, est une installation très instructive. En notre ère de présences virtuelles tous azimuts, relayées par des appareils de communication toujours plus sophistiqués et toujours plus intrusifs, elle instille le doute quant à notre habitation réelle de nos environnements.

Sébastien Cliche, Self Control Room, Galerie Articule, jusqu'au 13 avril 2014

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