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Incohérence dans l'univers du livre au Québec

17/10/2015 09:22 EDT | Actualisé 17/10/2016 05:12 EDT

Un jour, j'ai décidé de publier mon roman. J'ai donc communiqué avec le ministère de la Culture pour connaître le moyen d'obtenir une subvention. «Voyons, madame! Il faut appeler les éditeurs!», m'a-t-on répondu sur un ton condescendant. Comme si j'étais une imbécile qui dérangeait. Un maringouin qu'on chasse du revers de la main, ou qu'on écrase. Aux yeux de l'État, j'étais devenue une auteure. Choquée, je suis restée sans répartie. J'ai étouffé ma question suivante: «Qui a eu cette idée farfelue d'appeler le fournisseur de services pour obtenir une subvention?»

Un MBA en poche, l'expérience de partenariat bien ancrée sous ma peau, j'avais le moyen de négocier mon contrat d'égal à égal. Persuadée que mon livre était une œuvre originale, je savais que les lecteurs allaient l'adorer. Vous aurez compris que je ne viens pas du milieu littéraire. Ce matin-là, j'ai compris que le système était discriminatoire au point de tuer la création. J'ai passé ma carrière à convaincre les gestionnaires que l'adoption des valeurs d'équité est un élément clé de la croissance d'une entreprise. Je repère facilement les failles dans un système. Le programme de subventions visant à protéger notre littérature québécoise a été bâti en vitesse dans les années 1960 sans jamais être remis en question. L'incohérence me saute aux yeux.

Examinons une analogie. Imaginez que le gouvernement propose un plan d'aide financière pour rendre nos maisons plus écologiques. Les entrepreneurs en construction deviendraient «agréés» et on aurait l'obligation de passer par eux pour obtenir une subvention. Ainsi, les propriétaires devraient s'en remettre aux firmes de rénovation qui possèderaient le droit de choisir les projets qui seraient exécutés... ou pas. On acheminerait la même demande à plusieurs compagnies... pour ne pas perdre d'énergie à attendre une réponse qu'on prévoit de toute façon négative. Combien de temps cela prendrait-il pour que les projets qui enrichissent le milieu de la construction soient toujours privilégiés au détriment des petits travaux moins payants?

Indépendamment de la qualité et de l'efficacité des ouvrages. Les firmes se défendraient en affirmant haut et court qu'elles sont là pour faire de l'argent, qu'elles doivent survivre. Les propriétaires crieraient à l'arnaque! On traînerait l'industrie de la rénovation en cour pour favoritisme. Le gouvernement serait bousculé par la sphère médiatique. Ça fera la une des journaux et on en parlerait à Enquête et à La Facture.

Pourquoi plaçons-nous nos auteurs dans un système qui préconise la discrimination à outrance? Si vous êtes connu et que vous avez une idée de livre, on s'imaginera facilement les dollars couler à flot vers les coffres de l'entreprise. L'éditeur agréé déroulera le tapis rouge. Vous ne savez pas écrire? Pas grave, les ghost writers existent pour vous venir en aide. On paiera pour tout! La rédaction, la correction, l'infographie, l'impression, la mise en marché. Pourquoi pas une avance substantielle pour vous accrocher? Si vous n'êtes pas connu, que vous en êtes à votre premier livre, l'éditeur évaluera que le retour sur l'investissement (ne devrait-on pas dire sur la subvention?) sera médiocre. Les chances sont qu'on n'ouvrira pas l'enveloppe qui contient votre manuscrit.

Dans un tel environnement, la décision de publier un ouvrage par rapport à un autre perd son sens. Le mercantilisme prend le dessus sur l'équité. Ce n'est plus la qualité de l'œuvre qui sert de base à la publication, mais plutôt l'argent que l'éditeur espère obtenir.

L'équation est simple: plus vous êtes connu, plus le revenu sera élevé. Avec le temps, à force d'appliquer ce système tordu, il devient malicieux et rabaisse le travail de l'auteur, la matière première de l'industrie (pas d'auteur, pas de livre). Cette manière d'administrer l'aide financière gouvernementale date d'un autre siècle et devrait être revue.

La discrimination systémique est la pire qui existe. Elle s'installe insidieusement sans qu'on s'en aperçoive; on finit par croire que c'est normal. C'est la loi. C'est le règlement. On se cache derrière la politique qui devient la règle. On persiste à discriminer, sans se poser de questions. Ne m'a-t-on pas dit récemment que les livres qui ne sont pas choisis par les maisons agréées sont tous simplement... mauvais? Comment peut-on affirmer une telle connerie si on n'ouvre pas l'enveloppe? Et si je choisissais de ne pas passer par des subventions?

Une incohérence malicieuse qu'on ne détecte plus

Pourtant, c'est le lecteur qui y perd au change. Combien de manuscrits jaunissent dans un fonds de tiroir. L'écœurantite aigüe et la démotivation face à un système qui ne lui reconnaît aucun droit empêcheront certains créateurs de produire d'autres textes qui pourraient peut-être changer le monde.

Si on avait bien structuré le programme, l'auteur ne ferait qu'une seule demande à un organisme indépendant qui jugerait son œuvre sur des critères de qualité et non pas des principes mercantiles. Puis l'écrivain se tournerait vers les maisons d'édition pour négocier un contrat. D'égal à égal. Ça changerait l'univers du livre, vous ne croyez pas? En prime, il n'y aurait plus aucune raison de bloquer les droits d'auteur pour sept ou dix ans, parfois à vie.

Tout le monde gagnerait dans un système aussi équilibré! Le statut d'artiste serait mieux respecté alors que la qualité de l'œuvre serait au cœur de la décision de publier. Les droits d'auteur demeureraient sous le contrôle de leur propriétaire réel. L'écrivain deviendrait un vrai partenaire dans l'industrie du livre. L'argent des contribuables restant limité, un auteur pourrait participer au financement de la mise en marché de son livre sans qu'on le traite de nul. Il n'y aurait plus d'agrément; les maisons d'édition seraient libres de signer des contrats en dehors de critères établis par le gouvernement. La diversité des processus serait valorisée. Surtout, les lecteurs seraient choyés par une plus grande variété de produits forts originaux.

Je suis certaine que plus de gens s'intéresseraient à ce segment de l'industrie des arts. On en parlerait dans les journaux, à la une, s'il-vous-plaît! La télé s'emparerait de la nouvelle. On discuterait tous les jours de littérature à la radio. La population lirait plus et on vendrait plus de livres. Je vois déjà le gala littéraire! En décembre, après les Salons du livre de l'automne. Pour donner des idées de cadeaux de Noël. Il y aurait le spécial de juin pour les achats qu'on traîne dans sa valise en vacances.

Ça changerait le monde...

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