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«Un attentat politique, un acte terroriste...»

24/08/2016 10:08 EDT | Actualisé 24/08/2016 10:32 EDT

Premièrement, je ne suis pas juriste, ni ne prétends l'être. Ce n'est pas non plus mon intention de ne pas apprécier à sa juste valeur le difficile travail des jurés. Quelques réflexions sur le procès Bain tout de même...

J'ai suivi de près le procès de Richard Henry Bain. Avec beaucoup d'intérêt, ce n'est pas rien, on parle ici d'un type qui voulait tuer la nouvelle première ministre élue du Québec et, selon ses propres dires «le plus de séparatistes possibles». Ce procès aurait dû faire annales de notre histoire juridique et politique; sans aucun doute. La première femme à avoir accédé au titre de première ministre dans notre histoire nationale n'a jamais pu livrer son discours de victoire, un triomphe avorté. On a attenté à sa vie; un homme est mort, un autre a été blessé. Et, n'eût été la chance inouïe que l'arme du «terroriste» ne s'enraye, c'est par dizaines que l'on compterait les morts, les massacrés.

Un attentat politique. Un acte terroriste.

Voilà des mots que vous n'aurez pas lus beaucoup dans les médias francophones. Je le répète, j'ai suivi le procès avec attention et le plus souvent, on rangeait, on enterrait la couverture de ce procès dans les médias du Québec quelque part dans la section des faits divers; des crimes infects, oui, mais de droit commun. Pendant ce temps, les médias anglophones, les CTV Montreal, Montreal Gazette, CJAD, etc., accordaient la plus haute importance à ce procès: live-tweet, entrevues en direct avec les avocats relayées ensuite sur les réseaux sociaux, analyses et explications sur le fait. Un peu comme tous les médias du Québec le faisaient pour la Commission Charbonneau par exemple.

Rien de tel pour le procès Bain. Tout pour éviter de créer un buzz médiatique autour de ce procès.

Comme d'autres internautes, je me suis désolé de ne pas avoir accès aux lumières des meilleurs analystes francophones en direct lors de ce procès. Heureusement qu'il y avait les journalistes de CTV ou du Gazette pour relayer des entrevues à chaud avec l'avocat de Bain, avec des intervenants proches du procès. Voilà qui ajoute à la couverture des événements, qui permet de mieux saisir l'importance du moment. Comme ce texte de Catherine Solyom du Montreal Gazette: «pourquoi Bain n'a-t-il pas été accusé de terrorisme?»

C'est quand même pas banal. Tout y est dans ce texte et on fouille tous les angles de la question; sans complaisance. La journaliste explique la définition de l'acte terroriste selon le Code criminel, revient sur les motivations longuement expliquées du tueur, ses nombreuses apparitions lucides et cohérentes dans les médias (oui, la longue entrevue que Bain a accordé, du pénitencier, à la station anglo-montréalaise CJAD; un manifeste politique élaboré et très loin de la maladie mentale). La journaliste explique justement la dimension de «problèmes de santé mentale» à la base de la défense du tueur n'oubliant pas de préciser que ces «problèmes» ont été diagnostiqués après le fait, après les crimes.

Bref, quand on lit ce texte on comprend mieux ce qui cloche, ce qui indigne dans ce procès: la volonté manifeste d'en évincer le plus possible la dimension politique. Oui, le juge revient là-dessus dans son jugement; oui, on effleure la question lors des délibérations et des plaidoiries finales; mais dans les faits, et la journaliste Solyom l'explique bien, tout pointait vers l'accusation de terrorisme, mais le DPCP refuse de dire si cette accusation a même été considérée. L'explication de la journaliste:

«A spokesperson for the Directeur des poursuites criminelles et pénales, the provincial prosecutor's office, said he couldn't say whether the Crown considered terrorism charges at the time, or whether they should have.

"I don't want to second guess their decision," said René Verret. "They decided to accuse Mr. Bain of the most serious infraction in the Criminal Code. But I understand your question. It is pertinent."»

Et c'est beaucoup ça qui agace les Québécois, les indépendantistes qui ont suivi ce procès. Cette volonté manifeste d'évincer la nature politique du geste. Ça et le fait que la couverture médiatique du procès en français n'a certainement pas reflété l'importance de l'attentat. Quand la commission Charbonneau entendait les témoins les plus attendus, en plein été, il ne manquait jamais de ressources pour couvrir l'événement avec toute l'attention que cela requerrait. Pas le procès Bain.

Vraiment pas.

Le Journal de Montréal qui couvre la chose dans ses pages «Faits divers», Gesca qui l'envoie en page 8 de La Presse, Le Devoir qui relaie un texte de La Presse Canadienne, tous les journalistes francophones qui, lors du témoignage du terroriste, pondent leur texte pour le lendemain, certes, mais rien de direct, pas de live-tweet, pas de cohue pour attraper l'avocat de la défense, pour pousser le tout un peu plus loin. Les journalistes anglophones, oui. Et du direct sur CTV-Montreal, des entrevues relayées live sur twitter, les paroles de Bain aussi, en live sur twitter.

On parle ici d'un homme qui a attenté à la vie de la nouvelle première ministre, le soir des élections. Plus de 2000 «séparatistes» se trouvaient sur les lieux de l'attentat. Le carnage n'est évité que par la chance, une providentielle défaillance de l'arme du tueur. Une de ses armes, il a avec lui un arsenal. Il tente de foutre le feu à la bâtisse. Préalablement, le «terroriste» est allé faire du repérage sur les lieux de l'attentat. Le tueur bénéficiait de 4 heures de route le jour du crime pour peser le pour et le contre de ses gestes. Il n'a jamais manifesté le moindre remords. Il s'est exprimé plus d'une fois, de façon cohérente, dans les médias, à des experts lors de sa détention. Voilà moult détails dont on a abondamment traité dans les médias anglophones, sur lesquels on s'est longuement penché. Je me dois de les en remercier. De l'autre côté, un acte de présence, la couverture minimale. Tout pour ne pas susciter l'indignation...

Touuuuuut doux.

Ce procès aurait dû faire annales; il aurait dû mobiliser les salles de nouvelles comme l'avait fait la CEIC, ou le procès Turcotte. Il n'en fut rien. De ça nous devrons nous questionner aussi.

En terminant, je demeure convaincu que si c'était le séparatiste Richard Blais qui avait attenté à la vie d'un PM canadien nouvellement élu le soir des élections, le traitement de la chose aurait été très différent dans les médias francophones... Et peut-être que les accusations aussi.

Ce billet a initialement été publié sur le blogue personnel de Steve E. Fortin.

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