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Les médias sont-ils partiaux quand ils jasent de la Charte des valeurs?

18/09/2013 12:07 EDT | Actualisé 17/11/2013 05:12 EST

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Crédit: Legocentrik

On a fait grand cas des dérives possibles dans le dossier du projet de Charte de la laïcité, ou de valeurs québécoises, cette mesure du Parti québécois. Il s'agit d'une promesse électorale, faut-il le rappeler, qui répond aux questions soulevées par le rapport Bouchard-Taylor, questions enterrées le plus profondément possible par le Parti libéral.

Foutaises. Ce qui a le plus souffert des débats au sujet du projet de Charte du Parti québécois, c'est le droit du public d'avoir accès à de l'information impartiale et objective ainsi qu'à des opinions qui tiennent compte de l'ensemble des points de vue sur cette délicate, mais essentielle question de la laïcité.


C'est chose connue que la page éditoriale de La Presse est résolument fédéraliste (évitons d'y ajouter les Desmarais pour le moment). Cependant, dans le passé, afin de représenter quand même les lecteurs de ce journal qui sont plus nationalistes, on y trouvait des chroniqueurs dont on savait qu'ils étaient souverainistes. Comme, au Québec, la tradition veut qu'on signe un éditorial, contrairement à ce que font certains journaux anglophones, c'est une bonne pratique journalistique que d'offrir au lectorat une pluralité de points de vue.

Quand vient le temps de traiter de la gouvernance péquiste, toutefois, on semble avoir balancé par la fenêtre la diversité des points de vue; La Presse devient alors le bras médiatique d'une inclinaison politique précise et la plume de ses chroniqueurs et éditorialistes les plus connus est dès lors mise à contribution afin de combattre le péril indépendantiste.

Jamais cela n'aura été aussi manifeste que dans les jours qui ont suivi la publication des grandes orientations du projet de Charte des valeurs québécoises par le ministre Bernard Drainville, le 10 septembre dernier, si bien que dans les médias rivaux - ou voisins! - on s'est intéressé tout à coup à ce qui ressemblait curieusement à une vendetta politique, un véritable coup de force, hargneux, planifié.

Jour après jour, chroniques, éditoriaux et entrées de blogue foisonnent, toujours pour attaquer de tous les angles possibles ce projet de charte. C'en était si malaisant que l'humoriste Dany Turcotte disait dans Twitter qu'il n'y avait à peu près que dans les «petites annonces» qu'on ne plantait pas le PQ dans La Presse!


Notons que L'Observatoire du journalisme a dès le 12 septembre noté cette «unanimité» qui régnait au 7, de la rue St-Jacques: «Changement de décor du côté de la rue Saint-Jacques. Chez Gesca, tous les chroniqueurs fustigent la Charte.»

Du 6 au 16 septembre, il s'est publié très peu (ou pas) de textes qui pouvaient faire le contrepoids des plumes connues pour leur vitriol anti-péquiste - et anti-charte - dans les colonnes de La Presse. Même dans le traitement de l'information, on peut se questionner sur certains choix faits quand venait le temps de publier, par exemple, un texte sur la manifestation du Collectif contre l'islamophobie pour dénoncer le projet de Charte des valeurs québécoises.

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Comparons un article de La Presse et un autre de la Presse Canadienne publié dans Le Devoir.

Les deux ont été écrits peu de temps après la manifestation. On remarquera que le premier fait mention de plusieurs milliers (!) de personnes à cette manif, alors que le second propose des chiffres moins élevés. Soit. Dans l'article de La Presse, on dit qu'un des organisateurs de l'événement est Adil Charkaoui, sans plus. Dans l'article sur Le Devoir on se montre toutefois plus informatif: le lecteur apprend, s'il ne le sait pas, que Charkaoui est porte-parole du Collectif contre l'islamophobie. De plus, on prend soin d'ajouter que la communauté juive n'a pas voulu participer à la manifestation:

«La communauté juive s'exprime en son nom propre et n'acceptera pas d'être cooptée ou manipulée par les objectifs douteux de certains organisateurs de la manifestation, qui comprennent des fondamentalistes religieux radicaux avec qui la communauté juive ne fera jamais cause commune».

On peut lire le communiqué de presse ici . On doit aussi souligner la publication sur Youtube d'un petit brûlot dénonçant les organisateurs de cette manifestation.

Étant donné ces circonstances, on doit se demander si cette information est essentielle à la compréhension de tout ce qui entoure cet événement. De toute évidence, à la rédaction de La Presse canadienne, qui signe ce texte paru dans Le Devoir, on a jugé que oui. De même, alors qu'on a beaucoup écrit dans La Presse à propos de cette manifestation contre le projet de Charte, on a peu parlé de ceux qui l'organisaient. L'excellent journaliste Fabrice De Pierrebourg a signé ce court texte sur Adil Charkaoui, mais on ne dit rien sur le Conseil musulman de Montréal, dirigé par Salam Elmenyawi, pourtant acteur important de cette manifestation et pourfendeur du projet de la charte.

Bahador Zabihiyan a, quant à lui, signé ce texte dans Le Devoir . Il est capital de bien comprendre qui est Salam Elmenyawi, dont on peut se douter qu'il fait partie de ces «fondamentalistes religieux» mentionnés dans le communiqué de presse de la communauté juive (voir le lien ci-dessus). En 2004, Salam Elmenyawi avait fait parler de lui en raison de son appui à l'établissement d'un conseil de la charia.

Bref, il est intéressant de comparer ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas, selon qui publie un article d'information concernant le projet de Charte des valeurs québécoises. Mais, permettez-moi cette petite analogie: imaginons un instant qu'une manifestation soit organisée à Montréal pour appuyer le projet de Charte et que l'un des organisateurs est un ex-felquiste notoire, le mentionnerait-on dans La Presse selon vous? Je dis ça de même!

La question qui tue maintenant. Pourquoi Gesca y va de tout son poids médiatique pour combattre le projet de Charte des valeurs québécoise? Car en filigrane, en sous-texte à ce débat, ce qui se joue ici, c'est l'adhésion, ou non, du Québec au modèle d'intégration de sa population immigrante selon les principes multiculturalistes canadiens. Le projet de Charte du PQ signifierait l'adhésion à une laïcité plus républicaine. Tout est là. Et c'est pourquoi, selon moi, Gesca-La Presse met tout son poids et tous ses journaux à contribution pour combattre toute édiction d'une Charte de la laïcité. L'élite fédéraliste du Québec sait très bien que si la province abandonne l'intégration multiculturaliste de sa population immigrante, c'est le premier pas, et le plus significatif, qu'elle puisse faire dans sa marche vers l'indépendance.

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