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<em>Breaking Bad</em>: le début de la fin

12/08/2013 11:38 EDT | Actualisé 12/10/2013 05:12 EDT

Six ans et cinq saisons plus tard, Vince Gilligan nous présentait, dimanche soir, le premier pas vers l'inévitable conclusion de son anti-épopée télévisuelle: Breaking Bad.

Avant de nous servir ses huit derniers épisodes, Gilligan nous avait offert une conclusion à la première moitié de la cinquième et ultime saison s'intitulant, simplement, Gliding Over All. Nomination empruntée à Walt Whitman qui laissait dans son recueil Leaves Of Grass le poème du même nom:

Gliding o'er all, through all, (Planer au-dessus de tout, au travers de tout)

Through Nature, Time, and Space, (Au travers de la nature, du temps et de l'espace)

As a ship on the waters advancing, (Tel un navire s'avançant sur les eaux)

The voyage of the soul--not life alone, (Le voyage de l'âme - et non de la vie seulement)

Death, many deaths I'll sing. (Des morts, plusieurs morts, je chanterais)

Prophète des évènements à venir que ce poème de Whitman?

Peut-être - ou peut-être pas en fait. Si une tendance se maintient depuis le début de l'aventure Breaking Bad, c'est bien celle de ne pas rencontrer les prédictions des téléspectateurs qui suivent religieusement la (dé)construction de Walter White. La deuxième moitié de la cinquième saison, espérons-le, ne fera pas exception à la règle.

Car la beauté avec Breaking Bad, c'est l'appréciation d'une chronique avec une mort annoncée, dès les premières minutes du premier épisode de la première saison. Avec le recul, et la connaissance des décisions prises par Walter White au cours des cinq saisons, ce premier épisode prend d'ailleurs tout son sens à l'approche de la grande conclusion de la série dans plus ou moins deux mois. On y apprend, entre autres, que pour Walter White, l'enseignant, la chimie est l'étude des changements, plutôt que l'étude de la matière. Des changements qui, toujours selon son enseignement, rencontrent des hauts, des bas et puis des mutations. La mouvance perpétuelle de la matière en fonction des changements qu'elle se voit infliger, où qu'elle s'inflige elle-même.

Transposer dans le cas qui nous intéresse, les changements deviennent des décisions. La série de Gilligan, de sa prémisse à sa conclusion, pose son regard sur les choix de Walter White, en commençant par celui de vivre une autre vie à la suite de son cancer qu'il perçoit comme une sentence à mort.

Deux ans, plus ou moins, c'est la durée de vie annoncée afin de voir la transformation de Walter White vers son alter ego Heisenberg. Un étrange papillon.

Sans vendre la mèche, le premier épisode du dernier droit, Blood Money, reprend là où Gliding Over All nous avait laissés et applique l'éternelle logique de la série au déroulement du récit. Des décisions, alimentées par la puissance reliée à la connaissance.

Dans ce cas précis, le monopole s'était discrètement faufilé loin de la mainmise de White pour retrouver celles plutôt crédules de son beau-frère, mettant la table à un éventuel affrontement entre les deux, un peu comme au Far West. Un duel d'ego et de fierté, sans les embûches d'un code d'honneur archaïque.

Au cours de la très longue année d'attente entre les deux moitiés de son ultime saison, Gilligan a laissé planer toutes les spéculations à propos de cet éventuel affrontement. En crevant l'abcès très tôt, il joue avec les attentes de son public tout en gardant le cap sur sa destination initiale - la chute de Walter White.

Sauf qu'en voyant la pente descendante devant nous, c'est impossible de prévoir si la chute sera mortelle ou si elle se transformera en tremplin vers de plus hautes sphères. Comme la chimie, le parcours de White est peuplé de hauts, de bas et, surtout, de mutations.

La fin de parcours sera, certainement, l'étude des changements - et non de la matière.

C'est assez commun de reprocher à nos séries favorites d'emprunter l'avenue décevante en prévision d'un dernier épisode. Fondamentalement, c'est impossible de se réjouir de voir quelque chose que l'on aime se terminer. Que ce soit une série, un film, une relation ou une amitié, la fin n'est jamais le souvenir que l'on chérit le plus. On retournera toujours aux balbutiements, au parcours heureux, à ce montage de belles choses qui encapsule le bonheur associé à une certaine période de temps. Le souvenir, dans la mesure du possible, est un choix qui aime le bonheur.

Un choix que Gilligan et son équipe nous enlèvent, et ce, depuis le premier jour de l'aventure.

Ironiquement, on le remercie en renouvelant notre visionnement de la série. Ce pouvoir qu'il s'est réservé, soit celui de dicter nos souvenirs, offre une force supplémentaire à la série. Une puissante locomotive qui gère nos attentes par rapport à l'inévitable finalité de l'aventure.

La fin, après le visionnement de Blood Money, pourrait justifier les moyens. Une rarissime réalité en télé. La conclusion sera peut-être la justification de toute cette élaboration, sans elle, la dualité entre Walter White et Heisenberg serait fortuite. Il y aurait un et puis l'autre, mais jamais les deux.

Jamais les deux, simultanément, lors d'une même scène.

Les huit derniers épisodes seront fascinants. Un laboratoire d'idées à ne pas manquer. On peut même parler de l'évènement télévisuel de la saison qui rendra un peu fades tous les autres qui nous seront offerts jusqu'à l'hiver.

Dégustons alors, méticuleusement, chaque offrande de Gilligan. Parce qu'après - il n'y en aura plus. Ne resteront que les rediffusions et le souvenir qui nous sera rendu, ultimement, dans sa forme immuable regroupant la naissance et, peut-être, la mort d'Heisenberg.

Le roi est mort, vive le roi.

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