Sophie Rondeau

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Lettre ouverte à Monsieur Legault

Publication: 09/03/2012 06:19

Monsieur Legault,

Nous vous entendons dire un peu partout dans les médias que plusieurs enseignants vous supportent dans votre croisade pour l'éducation, eh bien nous voulons dire haut et fort que nous, nous ne vous appuyons pas.

La chasse aux mauvais enseignants est loin d'être le problème principal de l'école québécoise. Si vous passiez ne serait-ce qu'une semaine entre les quatre murs d'une école primaire ou secondaire, vous vous en rendriez compte par vous-même. Et ce n'est pas en nous offrant un salaire plus élevé que vous ferez passer la pilule.

Ce n'est pas un salaire plus élevé que nous voulons. Ce que nous voulons, c'est de l'aide pour nos élèves ayant des difficultés d'apprentissage et des difficultés de comportement - Et encore faut-il que ces élèves soient diagnostiqués! À cause du manque criant de professionnels, il faut des années avant qu'un diagnostic soit posé, ce qui est inadmissible! - Nous voulons des ressources spécialisées, des orthopédagogues, des orthophonistes, des psychologues, des conseillers en orientation pour mieux aider nos élèves. Nous voulons avoir des dictionnaires récents, des romans, des grammaires et des guides de conjugaison pour nos classes. Nous voulons avoir moins d'élèves par groupe afin de favoriser les apprentissages et les évaluations pour l'ensemble de nos élèves ainsi que pour renforcer les liens avec ces derniers, surtout au primaire.

En faisant miroiter un salaire plus élevé pour les enseignants, vous attirerez sûrement certains jeunes qui se diront «Enfin l'enseignement, c'est payant!» Mais même avec un salaire plus élevé, ceux-ci retomberont vite sur terre et décrocheront au bout de quelques années, lorsqu'ils se rendront compte de la complexité et de la lourdeur de la tâche. Déjà 30% des jeunes enseignants décrochent avant leur cinquième année d'enseignement, ne trouvez-vous pas que c'est assez?

Nous voulons tous que nos élèves réussissent. Si nous avons choisi cette profession, c'est pour partager notre passion du français, des mathématiques, des sciences, de l'histoire... Mais si nos élèves n'étudient pas malgré nos encouragements, si nos élèves ne se présentent pas aux cours ou aux périodes de récupération, si nos élèves ne remettent pas leurs travaux à temps, si nos élèves vivent une situation familiale difficile, si nos élèves copient, ne nous en tenez pas entièrement responsables. Nous faisons tout ce qu'il est possible de faire pour les interpeller, les motiver, les encourager, mais notre rôle a ses limites et nous ne pouvons être tenus comme seuls responsables de la réussite de nos élèves. Nous sommes chaque jour dans le feu de l'action et nous n'avons aucunement besoin de pression supplémentaire venant de notre gouvernement pour bien faire notre travail.

Déjà aujourd'hui, certaines directions d'école obligent leurs enseignants à avoir des moyennes de groupe en haut du seuil de réussite, peu importe les moyens qu'ils prennent pour que cela se concrétise. Ceux qui doivent se soumettre à ces règles ne le font pas par plaisir et savent très bien que c'est une manière de faire tout à fait illogique. Il est inévitable que les mesures que vous voulez prendre pour augmenter la «performance» des enseignants nous conduiront inévitablement et majoritairement à participer à cette hypocrisie idiote. Il ne peut en être autrement. Nous en sommes rendus à niveler par le bas, à abaisser nos attentes, pour que nos élèves réussissent leur année, alors que notre rôle est plutôt d'encourager nos élèves à dépasser leurs limites.

Dans certaines commissions scolaires, il y a un manque criant d'enseignants qualifiés. Parfois, un simple congé de maladie ou de maternité crée tout un casse-tête pour l'équipe-école. Vous qui voulez faire le ménage dans le corps enseignant, par qui remplaceriez-vous les «mauvais» enseignants? Par d'autres enseignants non légalement qualifiés?

Nos détracteurs qui n'y connaissent rien en éducation croient, dès que l'un de nous parle, que notre refus de vos critiques est prioritairement syndical. Oui, monsieur Legault, notre syndicat a un poids médiatique important, mais arrêtez de vous cacher derrière lui comme si nous étions des joueurs de tours. Aujourd'hui, nous nous adressons à vous en tant qu'enseignants et non en tant que syndiqués. Et cessez de dire que c'est la peur et le conservatisme qui nous font réagir: vous n'avez tout simplement rien compris de nos besoins.

Vous dites que vous voulez faire de l'éducation une priorité, mais avant de déterminer de quelles manières vous y prendre pour redonner la place qui est due à l'éducation, allez à la source, demandez aux enseignants comment vous y prendre.

***

Signé: Sophie Rondeau, enseignante au secondaire à la Commission scolaire Marie-Victorin, Guylaine Lapierre, enseignante au primaire à la Commission scolaire de la Pointe-de-l'Île, Marie-Andrée Hélie, enseignante au primaire à la Commission scolaire Chemin-du-Roy, Caroline Coiteux, enseignante au secondaire à la Commission scolaire Marie-Victorin, Éric Gamache, enseignant au secondaire à la Commission scolaire Chemin-du-Roy, Martine Desautels, enseignante au primaire à la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, Karol-Anne Auger, enseignante au secondaire à la Commission scolaire de l'Énergie, Serena Grenier, enseignante au primaire à la Commission scolaire de Montréal, Pierre Cloutier, enseignant au secondaire à la Commission scolaire Marie-Victorin, Yvan Rondeau, enseignant au secondaire à la Commission scolaire des Grandes Seigneuries, Marc-André Pilon, enseignant au secondaire à la Commission des Trois-Lacs, Nadine Caron-Bérubé, enseignante au primaire à la Commission scolaire de la Côte du sud, Jacinthe Bélair, enseignante au secondaire à la Commission scolaire Marie-Victorin, Caroline Madore enseignante au primaire à la Commission scolaire Kamouraska-Rivière-du-loup.

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