Sophie Pascal

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FIFA : Le Moulin et la Croix

Publication: 25/03/2012 11:11

Le Moulin et la Croix (The Mill & the Cross, v.o.a. sous-titrée en français) du réalisateur polonais Lech Majewski, sera présenté en supplémentaire dans le cadre du FIFA, le Festival du Film sur l'Art, ce dimanche, 25 mars à 18h, à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

C'est une belle occasion de voir une superbe fresque cinématographie qui reproduit dans un détail hallucinant le travail de conception, tant technique qu'idéologique, du chef-d'œuvre de Pieter Bruegel, Le Portement de Croix (The Way to Calvary, 1564). Le Moulin et la croix est à la fois une sorte de documentaire vivant, comprenant des acteurs en costumes d'époque et une reconstitution des événements illustrés dans la peinture.

Dès les premiers plans, même sans avoir lu le synopsis, on sait qu'on est tombé directement dans un tableau de Bruegel. On y reconnaît l'abondance des personnages, la disposition des éléments, le relief, le ton, et mêmes les couleurs que l'on trouve typiquement dans les peintures des maîtres hollandais, soit le rouge grenade, le vert forêt, le orange.

Les costumes ajoutent beaucoup à la crédibilité des scènes, par la diversité des sortes de bonnets des femmes, les sabots et les pantalons avec la poche à l'avant pour les hommes. On s'est attardé à tous les détails de l'habillement de l'époque, jusqu'aux boutons en bois et les couches de bébés en tissu, attachées avec une ficelle autour du ventre.

Aussi, les images à l'intérieur du moulin montre le détail infini des engrenages -- ceux en bois, ceux en fer, même ceux qui manquent -- qui tournent constamment et lourdement, au son du bois qui craque et qui travaille. Il y a aussi le sifflement du vent, celui qui fait tourner les palmes du moulin, primordial pour la survie du village, et dont l'image symbolique, celle de la croix, nous est fortement rappelée par la suite.

Puis on est attiré par le mouvement de certains personnages par rapport à d'autres qui restent statiques sur plusieurs «couches» de fond, et le fait qu'on ait fait appel à la technologie 3D et de l'imagerie de synthèse. Une attention minutieuse est prise sur le plan technique pour que l'on perçoive l'ensemble et les détails en même temps, en permettant de voir bouger un cheval par ci par là, des mouvements parsemés au gré du réalisateur afin de maintenir l'attention du spectateur sur l'œuvre qui se déploie devant ses yeux.

Un peu de narrative nous renseigne sur ce qui se passe dans la toile, autrement on est totalement dans le visuel, soutenu par une mélodie au tympanon (dulcimer) en mineur qui donne un ton un peu glauque. On voit les villageois vaquer à leurs occupations quotidiennes, les uns se réveillant au levé du jour pour veiller au grain (littéralement : la famille du meunier vit dans le moulin, juché au sommet d'un énorme rocher qui surplombe la vallée), les autres se préparant à vendre leurs pacotilles sur le bord du chemin de terre.

Puis le film s'étend sur les motivations de Bruegel en reconstituant la cruauté vécue à cette époque en
Hollande aux mains des milices espagnoles vêtues de rouge, qui persécutaient les hérétiques et surtout, celui que l'on voyait comme le sauveur de l'humanité. Bruegel prend comme modèle sa propre femme pour illustrer la Vierge Marie (Charlotte Rampling). S'en suivent des images crues et très graphiques de la crucifixion originelle qui en ont fait grincer et soupirer plus d'un dans la salle jeudi soir, en ouverture.

Bruegel (Rutger Hauer) explique à son ami Nicholas Jonghelinck (Michael York), un banquier et collectionneur d'art particulièrement lucide quant au barbarisme de leur temps, l'emplacement du porteur de la croix au centre de l'œuvre, et pourquoi il va peindre les personnages environnants en train de regarder ailleurs. « Tout au long de l'Histoire, les hommes ont toujours détourné leurs regards de ce qui est essentiel. » Cette incursion dans la pensée de l'artiste est fondamentale et édifiante pour cette œuvre porteuse, tant celle de Bruegel que de Majewski.

C'est dommage que le film prenne des allures de reconstitution biblique, au point où on se croirait dans l'univers de Mel Gibson. Néanmoins, c'est un film à voir pour l'exploit technique, dont l'usage des multiples plans comprenant des images numériques de l'œuvre originale jumelées à des scènes dûment tournées. Le tout avec la multiplication vertigineuse des plans et l'augmentation des contrastes et la saturation des couleurs dans le genre Seigneurs des Anneaux fait du Moulin et la croix une œuvre cinématographique saisissante.

De plus, on a vraiment l'impression d'être dans le tableau, un peu comme dans Being John Malcovitch... pour en ressortir dans une salle du musée Kunsthistorisches à Vienne, où il se trouve présentement, dans le quotidien bruyant de nos jours contemporains.