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« Les Enivrés », un grand moment de théâtre au Prospero

Les dix artistes qui composent cette œuvre sont stupéfiants, chacun dans leur genre.

29/11/2017 22:00 EST

Quand il conçoit une pièce sur divers groupes de personnes qui ont bien trop bu au cours d'une longue soirée - ce qui fait apparaître certains pans de leur personnalité cachée - l'auteur russe Ivan Viripaev sait parfaitement de quoi il parle. S'il est aujourd'hui devenu sobre, il a flirté avec l'alcool dans le milieu difficile de Sibérie orientale où il a grandi et où la plupart de ses amis d'enfance ont disparu. Tout ce qu'il décrit découle sans doute en grande part de son expérience vécue.

L'adage In vino veritas est bien connu depuis au moins deux mille ans, mais en quoi consiste cette vérité révélée par l'alcool à l'époque actuelle ? C'est à cette observation que Les Enivrés nous invite, entre tragédie et comédie grinçante et jubilatoire, cette œuvre nullement politiquement correcte – ce qui fait beaucoup de bien – joue avec le non-sens pour nous révéler de quoi chacun de nous est fait.

On ne voit personne boire dans Les Enivrés. Les protagonistes sont déjà clairement soûls, titubants voire incapable de se maintenir debout, sur le point de répandre les derniers restes de leur estomac, et prononçant les paroles de vérités, totalement désinhibés qu'ils soient d'avoir bu plus qu'il ne faudrait. Durant la même nuit, quatre petits groupes d'amis ou de rencontre, d'âges et de milieux sociaux divers, soit quatorze personnages joués par dix acteurs brillants; mais malgré ces quatre lieux, on n'a pas quatre groupes ou scénettes séparés dans la mesure où les protagonistes se rencontrent et se traversent dans un habile chassé-croisé.

Les objets se retirent magiquement au fur et à mesure de l'avancée des révélations, comme s'il fallait faire place nette pour n'avoir plus que la vérité, pas toujours bonne à dire.

Il y a Marc, un directeur de festival de cinéma qui croise Martha une jeune femme esseulée. Il y a le mariage de Lawrence, ce jeune homme qui épouse la meilleure amie de son ex, elle aussi invitée à la cérémonie. Il y a ces deux amis banquiers avec leurs conjointes respectives et qui se retrouvent un an après la mort de la mère de l'un d'eux, à moins qu'elle ne soit pas morte. Il y a enfin l'enterrement de vie de garçon de ce futur marié revêtu d'un tutu et d'oreilles de lapin, avec plusieurs convives dont une prostituée, et parmi lesquels un jeune homme ébloui ne cesse de citer les paroles de sagesse de son frère prêtre catholique, à moins qu'il n'ait jamais eu de frère... Dans ces situations souvent absurdes et extrêmement comiques, les langues se délient et les paroles bouleversantes avec révélation de trahisons émergent dans l'acuité des sens où sont tous ces gens au fond très ordinaires. Le décor habile avec projections vidéo et objets divers part à vau-l'eau également. Les objets se retirent magiquement au fur et à mesure de l'avancée des révélations, comme s'il fallait faire place nette pour n'avoir plus que la vérité, pas toujours bonne à dire.

Ce qui m'a semblé ressortir en commun à tous ces personnages dans l'état d'ébriété où on les observe, c'est dans l'acuité de leurs sens, l'exacerbation de leur narcissisme, dû sans doute à la levée de leur inhibition, combinée paradoxalement à une attirance les uns pour les autres qui les ferait facilement glisser vers la fusion. Car s'il y a un ingrédient qui ressort clairement du besoin de ces Enivrés – nous tous au fond, que nous soyons imbibés d'alcool ou pas, peut-être... - c'est leur besoin infini d'amour : amour décliné à tous les temps et sur tous les modes possibles de la vie.

Les Enivrés, c'est aussi une performance d'acteurs. Les dix artistes qui composent cette œuvre sont stupéfiants, chacun dans leur genre. Pas facile du tout d'être dans le ton juste en ayant l'air totalement soûls. C'est pourtant à quoi parviennent tous ces artistes sous la direction de Florent Siaud. Le spectateur sort du spectacle en ayant ri beaucoup, plein de questions sur la vie dans la tête, et enivré lui-même de la curieuse condition d'humain qui n'a que l'amour comme moyen d'existence.

Les Enivrés, du 21 novembre au 16 décembre 2017, au théâtre Prospéro à Montréal

Texte Ivan Viripaev

Traduction Tania Moguilevskaia, Gilles Morel

Avec Paul Ahmarani, David Boutin, Maxime Denommée, Benoit Drouin-Germain, Maxim Gaudette, Marie-Pier Labrecque, Marie-France Lambert, Marie-Eve Pelletier, Dominique Quesnel, Évelyne Rompré

Assistance à la mise en scène Valery Drapeau

Scénographie et costumes Romain Fabre

Conception sonoreJulien Éclancher

LumièresNicolas Descôteaux

VidéoDavid Ricard

Les traductions des textes d'Ivan Viripaev sont publiées aux Éditions Les Solitaires Intempestifs – Besançon / Titulaire des droits : henschel SCHAUSPIEL Theaterverlag Berlin GmbH / Agent de l'auteur pour l'espace francophone : Gilles Morel

Durée

1 h 35 sans entracte

Informations : http://theatreprospero.com/spectacle/les-enivres/

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz

Les Enivrés © Nicolas Descôteaux