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«La grenouille avait raison» par James Thierrée à la Tohu

Le spectateur du début à la fin n'est jamais au bout de ses surprises.

04/10/2017 12:28 EDT | Actualisé 04/10/2017 12:28 EDT

Sans qu'on en comprenne vraiment le sens – même après avoir vu le spectacle – le titre La grenouille avait raison évoque d'emblée l'univers du conte populaire, celui de la grenouille transformée en prince charmant par un mauvais sort, et quelque peu maltraitée par la princesse qui a promis de l'épouser. Car dans la version recueillie par les frères Grimm, ce n'est pas par un baiser que le petit batracien retrouve sa forme originelle, mais après s'être fait jeter violemment contre un mur par la jeune fille... Et c'est bien cette ambiance bizarre et gentiment violente que l'on observe dans l'univers du spectacle mis en scène et joué par le grand James Thierrée et les autres artistes de la Compagnie du Hanneton.

Le décor est très original et totalement sorti d'un rêve étrange et incompréhensible. D'immenses tentures entourent la scène où s'envolent de nombreuses marionnettes géantes à fil qui forment une sorte d'immense kaléidoscope plus ou moins lumineux. S'y trouvent des objets sortis d'un décor de Tim Burton, machines extraordinaires, escalier à vis qui s'élève magiquement dans les airs et qui ne va nulle part, piano non mécanique, mais animé par une sorte d'automate, bassin rempli d'eau dans lequel il arrive qu'on se noie presque, tapis qui sert de couverture pour dormir... et aussi beaucoup de lumières électriques qui se comportent comme des petites flammes et qui évoquent un peu l'époque des expériences du docteur Frankenstein dans le roman de Maria Shelley. On sent aussi une belle influence de Charlie Chaplin, son grand-père, dans le jeu de James Thierrée qui est un danseur extraordinaire, doublé d'un acrobate, d'un mime et d'un clown un peu fou dans le sens le plus noble du terme.

Richard Haughton

Dans cette sorte de fable fantastico poétique, six personnages, trois hommes et trois femmes, se partagent la scène d'une étrange façon en chantant, en dansant, en se contorsionnant et en faisant mille acrobaties. Si pour Bergson dans son ouvrage philosophique sur Le rire, le comique est du mécanique plaqué sur du vivant, on peut dire que James Thierrée en applique à fond ce principe et réussit ce tour de force de rendre humains tous les objets et mécaniques tous les humains... Ainsi, tout ce qui dans le monde normal est inerte semble là animé d'une volonté bien claire, du plus grand au plus subtil : du rideau rouge qui ouvre et ferme le spectacle semble avaler tout ce qui se trouve sur son passage, à la mèche de cheveux indocile qui entrave par moment la vue du personnage principal.

Avec une immense poésie, toute la sensibilité qu'on lui connait et qui apparait dans ses autres rôles d'acteurs, sur scène ou au cinéma, James Thierrée crée un univers bien à lui, comique sans qu'on éclate de rire, plein de ce qui pourrait se révéler comme un peu brutal (nombreux sont les objets jetés contre les murs, les membres des personnages qu'on arrache...), mais qui replacé dans cet univers inversé est au contraire plein d'humour, de tendresse et de douceur. Pas de paroles ou dans une langue incompréhensible dans ce spectacle, ce qui n'empêche pas qu'on s'y querelle, mais seulement par les gestes, sans parfois même avoir besoin de se toucher.

Le spectateur du début à la fin n'est jamais au bout de ses surprises.

Le spectateur du début à la fin n'est jamais au bout de ses surprises. Les dernières scènes dévoilent une machine autant inutile qu'extraordinaire, et également la fameuse grenouille bien étonnante, sorte d'être aussi gigantesque que fragile, et qui ressemble quelque peu à une baleine (peut-être celle de Moby Dick, de Pinocchio ou de Jonas), et qui finit par engloutir tous les personnages de cette histoire étrange...

L'imagination de James Thierrée n'a pas de limite, et son talent non plus, d'ailleurs.

Avec Sonia 'Sonya' Bel Hadj Brahim, Ofélie Crispin, Samuel Dutertre, Hervé Lassïnce, Thi Mai Nguyen, James Thierrée

Scénographie et musique originale James Thierrée

Coordination technique Anthony Nicolas

Son Thomas Delot

Lumières Alex Hardellet, James Thierrée

Costumes Pascaline Chavanne

Bestiaire Victoria Thierrée

La grenouille avait raison, du 28 septembre au 7 octobre 2017, à la Tohu à Montréal

Informations : http://tohu.ca/fr/

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz

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