LES BLOGUES

Les hommes enseignant au primaire: entre modèles et stéréotypes

15/02/2014 06:18 EST | Actualisé 17/04/2014 05:12 EDT

Commençons par une petite citation tirée du blogue de Maude Goyer Maman 24/7 :

« La masculinité est de moins en moins représentée à l'école, dit Patrick Huard. Le problème, c'est que les p'tits gars ont besoin de modèles. On a beaucoup travaillé, depuis 25 ans, sur l'égalité des sexes, sur nos points communs... jusqu'à en oublier nos différences ! Pourtant, c'est ça, la beauté de la chose. On n'est pas pareil. »

Cette citation est problématique à plusieurs égards.

1. Elle présuppose l'existence de modèles masculins courant les rues

Tout d'abord, qu'est-ce qu'un modèle masculin? Est-ce qu'un homme efféminé est considéré comme un modèle masculin? Est-ce qu'un homme dont la profession est d'enseigner au primaire est considéré comme un modèle masculin?

Voilà le noeud du problème : l'acte d'éduquer les enfants est largement perçu, dans notre société, comme étant un emploi de second plan, un emploi de subordonné, donc de femmes. Ce sont, dans notre imaginaire, les fillettes qui alignent leurs toutous ou leurs poupées devant un tableau imaginaire ; le garçon qui se livrera à l'exercice sera, au mieux, regardé croche, au pire, considéré comme déviant et médicalisé. Je vous pose donc la question : peut-on être à la fois un enseignant qualifié et être considéré comme un modèle masculin par notre société?

Je connais plusieurs enseignants s'identifiant comme homme qui valent bien mieux que n'importe quel «modèle masculin» (la plupart sont au secondaire, êtes-vous étonnés?)

2. Elle affirme que les garçons ont besoin de modèles masculins;

Très souvent, on entendra parler de l'importance des modèles masculins dans la salle de classe pour deux raisons principales, selon Sargent (2005) :

a) Parce qu'un garçon est considéré comme efféminé (et la présence du papa est implicitement jugée insuffisante pour booster la masculinité du «pauvre petit», ou on croit que de l'entourer exclusivement d'hommes lui fera adopter des comportements typiquement masculins);

b) Parce que le père d'un garçon est absent et pour éviter le malheur que causerait le fait de mettre ce garçon en présence de femmes uniquement, car cela pourrait... non, je ne veux même pas y penser!

Vous avez bien compris : dans les deux cas, c'est de l'hétérosexisme (homophobie).

3. Elle suppose que les enseignants performeront une masculinité traditionnelle;

Cela met énormément de poids sur les épaules des enseignants. D'après les enquêtes menées par Sargent (2005) auprès des directions d'école, que l'enseignant soit qualifié ou non importe peu : non seulement on placera exprès les enfants dissipés ou hyperactifs dans sa classe, mais chaque fois qu'il y aura des boîtes à soulever ou des meubles à bouger, cela sera de son ressort. Il s'agit d'un phénomène que l'on constate dans la plupart des domaines fortement étiquetés d'un genre en particulier : l'employé(e) du genre opposé à celui attendu sera davantage sollicité pour les tâches connexes.

Les masculinistes de tous acabits seraient tentés, ici, d'établir un lien entre tâches connexes et sexisme inversé : or, c'est un sexisme tout traditionnel qui est à l'oeuvre ici (voir point 5).

4. Elle considère d'emblée que les enseignants s'identifiant comme homme enseignent différemment que les enseignantes s'identifiant comme femme;

Comme je le mentionnais au point 3, on va déjà mettre tous les élèves ayant des problèmes de comportement dans la classe du point de repère masculin, ce phare de virilité dans un océan d'oestrogène. Un homme, ça a de l'autorité (hein? Qu'est-ce que j'entends? Sont-ce les sirènes du privilège masculin?), alors ça va te discipliner ça, ces ti-poutes. Parce qu'un homme, ça fait de la discipline, les enfants connaissent le refrain : c'est aussi ce que la société attend de leur papa.

Évidemment que l'homme qui enseigne fera davantage de discipline : on a mis tous les élèves ayant des problèmes de comportement dans sa classe!

5. Elle propose, comme explication, que c'est la lutte pour l'égalité entre les genres qui a fait que l'on considère comme approprié le fait qu'il y ait presque uniquement des enseignantes au primaire.

Pire, elle présuppose une variance de masculinisme qui prétendrait que les femmes auraient tant de pouvoir à l'école primaire, que les garçons seraient quasiment poussés directement vers le décrochage. Rien n'est moins vrai.

L'éducation des enfants est encore un domaine considéré comme sans avenir et dégradant par une grande frange de la société : on n'a qu'à voir le traitement médiatique que subissent les enseignant(e)s pour s'en apercevoir. Le domaine de l'éducation n'est pas valorisé, surtout pas chez les garçons, qui peuvent faire mieux. Mais les filles, c'est tellement naturel pour elles (puisqu'on a découragé les garçons de jouer à l'enseignant, faut-il le rappeler...).

Ce n'est pas tout : l'extrême suspicion et la grande vigilance auxquelles doit faire face tout enseignant s'identifiant comme homme ne sont pas sans rappeler le fait que ce qu'on attend de l'homme, c'est qu'il démontre ses capacités, qu'il fasse preuve d'autorité et de pouvoir sur les autres. Ce sont des présuppositions résolument sexistes, qui reproduisent le schéma de la masculinité hégémonique, qui font que l'on préfère voir les hommes à la direction ou au pire, au gymnase.

Mais un «modèle masculin», tel que la société l'entend, dans une classe du préscolaire, par exemple? Je ne suis pas certaine que vous en vouliez vous-même, monsieur Huard.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.



Comment connecter son compte HuffPost à Facebook pour pouvoir commenter?