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Woody Allen: le monstre révélé?

03/02/2014 12:32 EST | Actualisé 04/04/2014 05:12 EDT

Woody Allen est un monstre sacré du cinéma, mais dans sa lettre ouverte reprise partout dans le monde, sa fille adoptive le décrit comme un monstre, point. Le grand cinéaste, alors qu'il se trouvait seul avec elle, aurait abusé d'elle à de nombreuses reprises. Dylan Farrow a même donné les détails de la manipulation entourant les gestes qu'aurait posés celui qu'elle appelait papa dans le New York Times (le réalisateur a depuis nié ses allégations d'agression sexuelle).

Quel impact aura une telle dénonciation? Je me souviens très bien de notre état de choc après que le producteur Guy Cloutier ait été accusé d'agression sexuelle à l'endroit de sa jeune protégée Nathalie Simard. Alors que la plupart d'entre nous (ceux qui n'ont pas été victimes d'abus) imaginaient les agresseurs ou les pédophiles uniquement comme des dérangés se masturbant en culottes de jogging dans des parcs, voilà que nous étions confrontés à la réalité que le monstre était en fait quelqu'un de «bien», qu'on respectait, voire qu'on aimait, le père d'une fille que l'on aime, le producteur qui est derrière notre comédie musicale préférée, notre partenaire de golf. Bref, nous connaissions (un peu) l'humain derrière le monstre. Il était alors plus difficile de lui poser une étiquette de monstre pur et simple.

Le public est aujourd'hui en proie à une certaine confusion. Puis-je aimer le travail de Woody Allen en sachant qu'il a peut-être commis l'inceste? Ici au Québec, on n'a pas voulu entendre la voix de Bertrand Cantat entre les murs du TNM parce qu'il a tué sa conjointe. Le public semble pardonner l'infidélité (Tiger Woods), la fraude (Lance Armstrong, Martha Stewart), l'utilisation de drogues illégales (Rob Ford et plusieurs personnalités) mais il ne pardonne pas les crimes contre la personne. Du moins, pas une fois que le chat est sorti du sac.

C'est aussi ça le malaise derrière l'affaire Woody Allen. Tous s'accommodaient bien du flou entourant les circonstances de son union avec la fille adoptive de Mia Farrow. Tant que les reproches de sa propre fille adoptive n'étaient pas rendus publics, on pouvait se vanter d'être dans un film de Woody Allen, d'être son amie de longue date, de gagner un Oscar grâce à lui. Et je parie que des milliers de gens se disent: «Mais qu'est-ce qui lui a pris de parler à celle-là?», comme bien des gens l'ont pensé avec Nathalie Simard. Je parle surtout de ces personnes de la génération qui «ne parlait pas de ces choses-là» et qui aujourd'hui ne comprennent toujours pas pourquoi il ne faut pas banaliser l'abus, pourquoi une dénonciation a préséance sur le maintien des apparences.

Je déplore que des gens puissent reprocher à Dylan Farrow de parler publiquement, mais je déplore aussi ceux qui réduisent aujourd'hui Woody Allen au statut de monstre. La médiatisation d'une telle affaire est une occasion pour nous d'accepter que cette réalité qu'est l'inceste et l'abus peut exister dans «toutes les bonnes familles», y compris la nôtre. Et que derrière le pédophile ou l'abuseur, se cache un humain. Un humain qui manipule, qui fait semblant d'être exemplaire, oui, mais un humain qui a aussi des qualités et qui peut être aimé de son entourage. Plus on va accepter cette réalité, moins les victimes sentiront le poids qui vient avec celui de dénoncer. Plus vite, il est détecté et reconnu, plus vite, le monstre qui sévit dans l'agresseur peut être neutralisé.

J'ai tendance à croire Dylan Farrow lorsqu'elle dit que sa maman Mia Farrow ne s'est pas rendu compte de ce qui se passait avant qu'elle le lui verbalise clairement. Même si ça bousillait sa vie, sa mère l'a crue. Les autres, non. Woody Allen aurait accusé Mia Farrow d'avoir menti pour lui nuire. Récemment, j'ai parlé avec une jeune femme très courageuse qui a choisi de croire son enfant lorsqu'il a verbalisé un abus. L'homme soupçonné est si respectable aux yeux des autorités qu'elles lui permettent de voir l'enfant sans supervision et le croient innocent. Des histoires comme celle-là ont lieu tous les jours à la DPJ. Pour que Guy Cloutier fasse face à la justice, il a fallu des enregistrements dans lesquels il a avoué. Ce ne sont pas toutes les victimes qui ont ce genre de preuve et il arrive souvent que de tels crimes demeurent impunis. Une sexologue m'a même raconté qu'il avait fallu plusieurs plaintes à l'égard d'une même personne pour qu'on retire à cette personne le droit de garder des enfants en famille d'accueil.

Plusieurs diront qu'on doit s'abstenir de commentaires ou de juger tant que la personne n'est pas reconnue coupable. C'est vrai. Woody Allen demeure le grand cinéaste qu'il est indépendamment de ce qu'il a fait ou n'a pas fait. Mais sachant qu'il y a tant de victimes qui ont osé parler et qui souffrent de ne pas avoir été crues pour un crime qui demeure impuni, je me dois de saluer la lettre de Dylan Farrow. Elle ne mérite pas qu'on ignore sa souffrance et devant un tel aveu, nous ne pouvons que la respecter et la lire sans juger.

Pour ce qui est de Woody Allen, si jamais il était prouvé qu'il a commis ses gestes, je condamnerais son crime et je souhaiterais qu'il en assume la responsabilité. Mais je n'enlèverais rien à ses qualités de cinéaste, de musicien et d'auteur. J'explorerai alors probablement mon malaise en présence de son œuvre. Par contre, ça fait déjà un bout de temps que j'essaie de comprendre pourquoi des humains aussi talentueux et intelligents sont capables de gâcher l'innocence de ceux qui les entourent. Et surtout, je cherche le moyen qu'on prévienne le plus possible de tels gâchis. Bref, selon moi, c'est là-dessus qu'on devrait se concentrer plutôt que sur Woody Allen, lui-même.

Mais si vous souhaitez absolument vous casser le bicycle sur ce qui s'est réellement passé entre Woody et sa fille, je vous suggère cet excellent article de Robert B. Weide dans le

Daily Beast qui en sait plus que nous tous sur la question... et vous en aurez pour des heures et des heures de plaisir.

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