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Plaidoyer pour la reconnaissance d'Ottawa comme ville bilingue

15/02/2015 11:40 EST | Actualisé 20/07/2015 09:50 EDT

Bilinguisme de symboles?

Ottawa est au cœur des rencontres entre anglophones et francophones. Son visage, forgé par les actions qu'on y entreprend en vue de son développement, dépend de tous les paliers gouvernementaux.

Le Mouvement pour une capitale du Canada officiellement bilingue appuie sa vision et ses demandes relatives au changement de statut de la ville sur les recommandations contenues dans le cinquième volume du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paru en 1970. Cette commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a soumis, au terme de ses activités, des suggestions qui concernaient spécifiquement la capitale fédérale. Parmi ces propositions, des actions à poser pour tous les gouvernements. Il convient d'abord de dire que plusieurs changements sont venus répondre aux suggestions faites dans cette section du rapport, notamment à l'Université d'Ottawa, où les programmes sont maintenant offerts dans les deux langues officielles.

Au Parlement, les visiteurs sont servis par des employés bilingues et se voient offrir des visites guidées dans les deux langues. Outre la mention des interprètes engagés pour traduire les propos des députés unilingues, on leur fait remarquer les fleurs de lys gravées sur différentes sections du plafond et les drapeaux franco-ontariens qui bordent les corridors. Au niveau municipal, les panneaux de circulation bilingues et les drapeaux franco-ontariens plantés devant l'hôtel de ville sont autant d'honneurs faits à la communauté francophone d'Ottawa. Cette dernière, tout comme les autres populations francophones du pays, semblent bien représentées à Ottawa. Pourquoi donc ces demandes de la part du Mouvement?

Il importe d'abord de souligner la fragilité des acquis francophones. Si le maire d'Ottawa soutient que le cadre légal actuel est suffisant pour assurer les droits des francophones de la région, le commissaire aux services en français de l'Ontario affirme le contraire. La loi provinciale, qui exige d'Ottawa qu'elle se dote d'une politique de bilinguisme, ne contiendrait en effet aucune disposition contraignante quant au contenu de celle-ci. Seule existe l'obligation de se munir d'une telle politique. Théoriquement, le conseil municipal pourrait donc, à tout moment, retrancher des pans de l'actuelle politique. Qui plus est, la plupart des entreprises basées à Ottawa optent pour un affichage unilingue, en ce qu'aucune règlementation ne les oblige à faire autrement.

Suite à ces constats, une question s'impose. La reconnaissance des droits linguistiques de la minorité francophone canadienne est-elle affaire symbolique? On reconnait, sans peine, leur participation à la construction du pays. Toutefois en l'absence d'une égalité réelle et complète, cette reconnaissance prend la forme d'hommages rendus à des communautés historiques, non de droits accordés à des populations actuelles.

Nécessaire décolonisation

Une personne résidant à Ottawa sur cinq est francophone. En lice pour les postes de conseillers aux dernières élections municipales, plusieurs d'entre eux. Certes, la communauté francophone d'Ottawa est bien vivante. Toutefois, là est loin d'être la seule raison pour laquelle il conviendrait que la capitale soit officiellement bilingue. En effet, si toutes les communautés linguistiques d'importance au Canada se voyaient reconnaître des droits d'une telle envergure, il deviendrait très complexe de se réunir via les instances politiques pour organiser le vivre ensemble.

Les auteurs du rapport Laurendeau-Dunton allèguent qu'il importe, bien plus que de réorganiser les structures et réorienter les subventions, d'agir sur les mentalités. La conception même que se fait la majorité anglophone de la place à accorder au français constituerait le cœur du problème. Les auteurs affirment encore que le statut des langues officielles dans la capitale ne devrait pas refléter la domination d'une langue sur une autre, mais tenir le rôle de plateforme sur laquelle s'appuie la collaboration entre les deux peuples fondateurs.

Quarante ans plus tard, cette égalité tant souhaitée par les commissaires, terreau d'une nécessaire collaboration proactive, n'existe ni sous forme législative, ni comme concept largement admis. Le fonctionnement même du pays, un état fédératif, suppose une collaboration entre les différentes provinces et territoires. Cependant ce pays de rencontre, de coopération et de fraternité est encore, dans sa plus grande partie, à créer. Le Canada demeure, malgré les principes mêmes sur lesquels il est construit, un pays colonialiste, qui a du mal à se défaire d'une certaine mentalité de vainqueur. Les francophones du Canada sont, trop souvent, contraints de lutter pour le maintient de droits fondamentaux, comme en témoigne l'épisode, encore trop récent, de l'hôpital Monfort.

La beauté du projet de reconnaissance d'Ottawa comme ville bilingue réside dans le fait qu'elle pourrait constituer un premier pas vers la fondation d'un véritable pays de rassemblement. Plus encore, la pleine reconnaissance des droits linguistiques des francophones d'Ottawa pourrait marquer le début d'un nécessaire processus de décolonisation, encore à peine entamé. Je ne pense pas uniquement aux descendants des colons français, mais également aux Premières nations. S'il est vrai qu'historiquement, les Anglais et les Français ont été deux nations très importantes pour la mise en place du pays actuel, il est risqué de parler des deux peuples fondateurs, conception qui occulte trop souvent l'immense apport culturel des autochtones. Ceux-ci ne se reconnaissent pas nécessairement comme Canadiens, mais partagent les mêmes terres et les mêmes réalités que nous et nous ont légué certains savoirs techniques, ainsi qu'un nombre impressionnant de dénominations.

Un superbe vitrail, dédié aux autochtones en guise d'excuses pour les sévices passés, orne l'une des rotondes du Parlement canadien. Parmi les torts qu'on leur a causés, les scandales des pensionnats sont certainement des plus marquants. Mais si le vitrail en question constitue un emblème d'une beauté remarquable, il demeure, comme les drapeaux franco-ontariens, un symbole, et occulte une réalité importante; les iniquités subsistent aujourd'hui et sont le reflet d'une conception non égalitariste des peuples fondateurs, dans lesquels il convient d'inclure les autochtones. À ce jour, une femme autochtone a trois fois plus de chance d'être assassinée qu'une non autochtone.

Les membres des Premières nations sont certes ceux qui ont le plus à gagner d'un changement de paradigme idéologique. Mais comment peut-on espérer la reconnaissance de leurs droits et l'amélioration de leur condition si on ne peut même pas accorder aux francophones de la capitale, miroir du pays, des droits linguistiques appropriés à leur statut?

Le Canada actuel, moderne et tel qu'on le souhaite, doit être un pays prospère où les populations s'épanouissent, un pays qui n'est plus le théâtre de luttes intercoloniales. La reconnaissance d'Ottawa comme ville bilingue pourrait constituer un préambule à une reconnaissance des droits humains dans toutes leurs formes.

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