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Invoquer la détresse des hommes pour éviter de parler de la violence masculine

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Ce texte est cosigné par Isabelle Côté, candidate au doctorat en service social de l'Université de Montréal et Simon Lapierre, professeur à l'École de service social de l'Université d'Ottawa.

Au cours des derniers jours, les médias ont fait état de deux incidents troublants, survenus en Beauce et dans Lotbinière, lors desquels un homme aurait tué son ex-conjointe et un homme avec lequel cette femme aurait eu une relation amoureuse, en plus de tuer une de ses deux filles et de blesser gravement la seconde qui repose toujours dans un état critique. L'homme aurait par la suite tenté de s'enlever la vie. Le couple aurait été en processus de séparation. Des situations comme celles-ci, aussi troublantes soient-elles, ne sont malheureusement pas si exceptionnelles.

Par ailleurs, la façon dont les médias décrivent et analysent ces récents incidents nous choque et nous inquiète, comme c'est souvent le cas dans de telles situations. Encore une fois, plutôt que de nommer clairement le problème de la violence masculine, les journalistes et les commentateurs - tout comme les témoins, les proches et les «experts» qu'ils interrogent - parlent d'un «drame familial», d'un «conflit» ou d'un «triangle amoureux qui tourne au drame», et mettent l'accent sur la détresse, le suicide ou encore l'accès difficile aux services pour les hommes. Souvent, le mot «violence» n'est même pas mentionné.

La popularité du discours qui met ainsi l'accent sur la détresse des hommes est particulièrement inquiétante lorsque celui-ci contribue à minimiser ou à occulter le problème de la violence des hommes envers les femmes et, par le fait même, déresponsabilise les auteurs de cette violence.

Séparation, détresse des hommes et violence: ne pas mélanger les choses

Ces incidents mettent en évidence le fait que la période entourant la séparation peut être particulièrement dangereuse pour les femmes, surtout si elles quittent un conjoint qui a exercé du contrôle ou de la violence à leur endroit dans le passé. En effet, il a été démontré à maintes reprises que c'est durant cette période que les femmes et leurs enfants sont le plus à risque d'être victimes de violence sévère ou d'être tués. S'il est parfois difficile de comprendre pourquoi autant d'hommes commettent des gestes de violence (physique, psychologique, sexuelle, économique, etc.) envers les femmes dans divers contextes, la détresse des hommes n'est certainement pas la bonne piste à suivre...

La séparation est une période de transition. S'il faut reconnaître que les hommes, comme les femmes, peuvent se sentir tristes, déprimés ou désemparés dans ces circonstances, ces sentiments ne sont pas les causes de leur violence. En effet, la majorité des hommes qui se sentent tristes, déprimés ou désemparés n'exerceront pas de violence à l'endroit de leur ex-conjointe. Il faut aussi se demander pourquoi, si ce n'était qu'une question de détresse, ces hommes tuent leur ex-conjointe (et souvent leurs enfants) plutôt que de seulement commettre un suicide. La détresse en soi, aussi grande soit-elle, ne peut expliquer et ne doit jamais justifier la violence.

Ce qui cause cette violence est plutôt le fait que, encore de nos jours, certains hommes considèrent qu'ils ont le droit de contrôler leur conjointe et d'utiliser tous les moyens qu'ils estiment nécessaires, incluant la violence, pour affirmer et maintenir leur pouvoir sur elle. Lors de la séparation, ces hommes considèrent qu'on leur enlève ce qui leur appartient et tentent ainsi de continuer d'exercer leur contrôle et leur pouvoir. Le principal problème n'est donc pas la détresse masculine, mais bien la domination des hommes sur les femmes.

Cerner le problème pour mieux intervenir

Comprendre la nature et les causes des situations comme celles qui sont survenues en Beauce et dans Lotbinière constituerait la première étape d'une démarche visant à prévenir l'incidence de tels événements dans le futur. Pour l'instant, rien ne permet de croire que des failles dans l'intervention des services publics seraient en cause dans cette situation, mais il faut néanmoins reconnaître l'importance d'avoir des politiques et des pratiques efficaces pour assurer la sécurité des femmes et de leurs enfants durant la période post-séparation.

Selon plusieurs médias, une soi-disant absence de service pour les hommes serait en cause dans cette situation, accusant ainsi les professionnels de ne pas être à l'écoute des hommes. Pourtant, ces services existent. Par ailleurs, si certains professionnels ont tendance à se centrer sur la détresse vécue par les hommes, il ne faut surtout pas oublier que ce sont leur attitude et leurs comportements à l'endroit des femmes qui sont en cause.

De manière plus générale, nous devons nous assurer, comme société, que les hommes qui font le choix d'utiliser la violence soient tenus responsables de leurs comportements et des conséquences de ceux-ci. De plus, il s'avère essentiel de remettre en question la domination masculine et de miser sur l'égalité entre les femmes et les hommes pour prévenir l'incidence de tels incidents dans le futur.

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