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Pourquoi il faut s'inquiéter du <em>buzz</em> autour de l'aliénation parentale

20/05/2014 11:16 EDT | Actualisé 20/07/2014 05:12 EDT

Nous constatons qu'il y a, depuis quelque temps, un « buzz » autour de la question de l'aliénation parentale. À cet égard, un dossier intitulé Parents en guerre a été publié récemment dans La Presse, regroupant une dizaine d'articles sur l'aliénation parentale. L'aliénation parentale est présentée comme un problème affectant les jeunes dont l'un des parents dénigre l'autre parent de manière soutenue dans un contexte de séparation hautement conflictuelle. Ces articles mettent l'accent sur les chicanes de couple, le sabotage, le saccage, la colère aveugle, le désir de vengeance, les fausses accusations, etc.

S'il faut effectivement se préoccuper de la situation d'enfants qui sont exposés à des conflits sévères et fréquents entre leurs parents, nous sommes inquiets de l'engouement que suscite cette question et des dérives possibles dans l'intervention auprès des enfants et de leur famille, particulièrement dans le champ de la protection de la jeunesse.

Fausses allégations

Le parent aliénant, souvent la mère, aurait recours à différentes stratégies pour dénigrer l'autre parent, mais les fausses allégations d'abus ou de violence constitueraient « l'arme ultime », comme en témoigne le titre d'un des articles composant le dossier Parents en guerre. Les intervenants sont donc incités à être vigilants lorsqu'une situation d'abus est dévoilée dans un contexte de séparation, puisque ces allégations pourraient être fausses et pourraient s'inscrire dans une problématique d'aliénation parentale. En effet, une étudiante nous racontait récemment que, dans un cours sur l'intervention auprès des familles, le professeur les a mis en garde à l'effet qu'il ne faut pas toujours croire les femmes et les enfants qui dénoncent un abus, surtout au moment de la séparation, parce qu'il y a beaucoup de cas d'aliénation parentale.

Pourtant, plusieurs études démontrent que les fausses allégations sont extrêmement rares. De plus, il y a des liens évidents entre le signalement, par un parent, d'un abus commis par l'autre parent et la séparation. Par exemple, les femmes qui découvrent que leur conjoint a commis un abus sexuel sur leur enfant vont souvent prendre la décision de quitter leur conjoint - et c'est ce qui est généralement attendu d'elles. Dans le même sens, les femmes et les enfants sont plus susceptibles de dénoncer la violence lorsqu'ils ne vivent plus avec l'agresseur, notamment parce qu'ils se sentent davantage en sécurité. Ainsi, la séparation ne devrait pas être perçue comme un contexte propice pour les fausses allégations, mais plutôt comme un moment propice pour le dévoilement de situations d'abus et de violence.

En fait, le problème opposé nous semble beaucoup plus important : la plupart des situations d'abus et de violence ne sont jamais rapportées et les victimes souffrent en silence. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce silence, dont la crainte de ne pas être crues. Ainsi, si les femmes et les enfants qui dévoilent un abus sentent qu'ils ne sont pas crus ou que leurs propos sont constamment remis en question, parce que les intervenants sont vigilants par rapport aux fausses accusations, la méfiance face aux services sera accrue et encore davantage de victimes vont continuer à souffrir en silence.

Conflits sévères ou violence conjugale ?

L'aliénation parentale se manifeste dans un contexte de séparation hautement conflictuelle. Cependant, il est souvent difficile de distinguer les situations de conflits sévères et les situations de violence conjugale, une problématique présente dans une très grande proportion des situations prises en charge par les services de protection. De plus, de nombreuses recherches ont démontré que les intervenants en protection de la jeunesse ne se sentent ni formés ni outillés pour identifier et évaluer adéquatement les situations de violence conjugale.

Dans ces circonstances, l'engouement pour la question de l'aliénation parentale risque de brouiller encore davantage l'identification et l'évaluation des situations de violence conjugale. En effet, si un contexte de violence conjugale n'est pas identifié ou n'est pas bien compris par les intervenants, certains comportements adoptés par les femmes dans le but d'assurer la sécurité ou le bien-être de leurs enfants risquent d'être perçus comme étant des indicateurs d'aliénation parentale. Cela peut se produire, notamment, lorsque les femmes discutent avec leurs enfants de la violence perpétrée par le père, expriment des inquiétudes sérieuses face aux contacts entre les enfants et leur père, exigent des mesures de protection particulières, établissent des scénarios de sécurité avec les enfants, ou encore s'opposent catégoriquement à de tels contacts (ce qui est très rare). Cette tendance a déjà été observée par plusieurs intervenantes en maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.

Une ligne mince pour plusieurs femmes

Lorsque les enfants ont été victimes d'abus de la part de leur père ou ont été exposés à la violence conjugale, les intervenants exigent généralement des mères qu'elles assurent la sécurité et le bien-être de leurs enfants, dans un contexte où la relation mère-enfant peut avoir été fragilisée par les comportements de l'agresseur. La communication est un élément-clé dans le rétablissement ou le renforcement d'une relation de confiance, mais avec la crainte d'être perçues comme « aliénantes » il est extrêmement difficile pour les femmes de déterminer quelles informations il est acceptable de partager avec leurs enfants - jugement qui varie d'ailleurs en fonction de l'intervenant. Face à une telle complexité, plusieurs femmes choisiront de garder le silence plutôt que de prendre le risque d'être accusées d'aliénation parentale.

En terminant...

Face aux dérives possibles dans l'intervention auprès des enfants et de leur famille, qui peuvent être lourdes de conséquences, nous croyons qu'il est nécessaire de proposer une perspective critique - au risque d'être accusés d'être « idéologiques » par des chercheurs qui se réclament d'une position « scientifique ». La science, comme les idéologies, peut être porteuse des plus grands changements sociaux, comme elle peut être utilisée pour justifier les pires atrocités. Cet engouement démesuré pour la question de l'aliénation parentale risque de contribuer à l'occultation de l'abus et de la violence à l'endroit des femmes et au blâme des mères, deux tendances qui semblent bien enracinées dans le système de protection de la jeunesse.

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