Simon Delorme

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Quand la peur laisse place à la fierté

Publication: 21/05/2012 16:10

Demandez-le à ceux qui me connaissent, je suis loin d'être un radical. Je ne suis pas révolutionnaire, ni anarchiste, ni communiste, ni même socialiste. Je me définis comme un social-démocrate, même plutôt libéral. Centre-gauche. Modéré.

Comme le Québécois moyen, j'aime les compromis et les mesures mitoyennes. Depuis le début du « conflit étudiant », j'ai peu manifesté. Surtout les plus grandes manifestations, le jour, qui sont plutôt bon enfant et festives. J'ai fait du piquetage. J'ai signé des pétitions. J'ai écrit quelques lettres ouvertes telles que celle-ci. C'est tout.

Je n'ai jamais frappé qui que ce soit et je n'ai jamais abîmé le bien d'autrui. Sauf une fois, une fenêtre dans le garage de mes parents. Par accident. D'ailleurs, je ne l'ai jamais avoué. Papa, maman, je m'excuse.

Ce soir du 20 mai, toutefois, j'ai décidé de me rendre avec une amie à la manifestation nocturne au centre-ville. Je ne réciterai pas ici un argumentaire contre l'infamie du gouvernement Charest et de la loi 78, d'autres l'ont déjà fait mieux que moi. Disons simplement que je considère cette loi si perfide et scandaleuse, que j'ai ressenti le besoin de marquer mon opposition en allant marcher.

Un peu nerveux et craintif certes, étant donné la « réputation » de ces manifestations, mais tout de même confiant que j'arriverais à éviter les problèmes. Nous avons donc rejoint la fin du cortège sur le boulevard de Maisonneuve. La manifestation a bien commencé. Nous étions pacifiques et criions des slogans. Mais au détour d'une petite rue mal éclairée près du Quartier des spectacles, les choses ont dégénéré pour nous. L'antiémeute qui nous suivait au pas de course a commencé à charger. La grande majorité des manifestants qui nous entouraient ont commencé à courir.

Cependant, près de nous, un homme en fauteuil roulant n'arrivait pas à les rattraper. Inquiets pour lui, trois ou quatre personnes ont entouré son fauteuil et sont demeurées près de lui pour le protéger. Une autre jeune femme a ralenti le pas pour tenter de ralentir le cortège, et appeler tout le monde au calme, et fût presque piétinée par des policiers qui, eux, n'ont pas voulu ralentir. Mon amie, dont le courage est inversement proportionnel à l'envergure physique (et largement supérieur au mien), a voulu faire la même chose. Mal lui en prit.

Trois policiers en tenue de combat se sont emparés d'elle, dont l'un d'entre eux qui l'a frappée au ventre avec la poignée de sa matraque, l'extrémité s'abattant violemment sur l'intérieur de sa cuisse. Elle en porte d'ailleurs encore la marque. Tenant à demeurer près d'elle et constater si elle était blessée, je me suis aussi arrêté. Mal m'en prit.

Deux policiers à vélo, qui nous avaient devancés mais qui étaient maintenant derrière moi puisque je m'étais retourné, m'interpellent. Le premier me pousse vers le second, qui m'assène un coup de vélo en plein visage. La barre transversale m'a frappé la lèvre inférieure et je suis tombé au sol. Il a ensuite dégainé son gaz poivre et m'en a aspergé. Par miracle, je n'en ai pas reçu dans les yeux, seul mon front a été irrité.

Il me crie ensuite « Bouge, bouge! », mais sans m'indiquer la direction que je dois suivre. Après que j'eus crié à mon tour « Où veux-tu que j'aille? », il finit par me pointer l'entrée de la rue, m'ordonnant ainsi de retourner sur mes pas. Ayant perdu mon amie de vue, j'obéis tout en la cherchant du regard. Finalement, une fois la police partie, je la retrouve et nous poursuivons notre chemin.

Notre adrénaline et notre indignation aidant, nous rejoignons le gros du cortège et manifestons encore un bon moment avant de quitter par le métro. Y a-t-il eu du grabuge, de la violence, du vandalisme? Oui, certainement. Je ne mentirai pas. Y ai-je participé? Pas la moindre seconde.

Sur le chemin du retour vers mon appartement, j'ai réfléchi à la situation. Je m'en suis plutôt bien tiré : le front brûlant, une légère coupure à la lèvre, le souffle un peu court (à cause du gaz) et les pieds en compote (plus à cause de l'état de mes chaussures qu'autre chose). Rien de grave. Je n'ai pas été arrêté, n'ayant rien fait de répréhensible. J'ai eu peur, surtout quand mon amie a été frappée, mais c'est tout.

Comme je le disais en introduction, je ne suis pas un radical. Je suis un simple citoyen. La moyenne des ours. Un citoyen lambda. Je ne veux pas renverser le gouvernement, l'État ou le capitalisme. Je veux simplement m'exprimer pacifiquement. Comme, en théorie mais pas en pratique, la loi 78 me le permet. Si je critique et je blâme les policiers (surtout ceux qui nous ont frappés) pour leur attitude et leurs méthodes, je ne remets pas en question leur présence ou leur fonction.

Par contre, la légitimité de leur autorité ne me semble plus aussi convaincante qu'avant. Mon sentiment de rébellion a considérablement augmenté. Mon degré de colère aussi. Mon respect pour le service de police de Montréal et les autres institutions de l'État, lui, a considérablement diminué.

Donc, sur le chemin du retour, ma peur a laissé place à la fierté. Ma peau irritée et ma lèvre fendue, je les porte comme des badges d'honneur. Parce que je les ai « gagnés » en manifestant pacifiquement contre une loi honteuse et indigne.

Je ne dis pas ça pour me glorifier. Au contraire, je le déplore : je le dis pour souligner l'effet le plus pervers et le plus imprévisible de la loi 78 et du climat, toxique et délétère, qui enveloppe le Québec ces temps-ci : de simples citoyens, comme moi, qui perdent confiance et respect en nos institutions publiques. Le cynisme, la haine, le ressentiment, l'humiliation qui envahissent les esprits. Surtout chez les jeunes, évidemment, mais aussi chez beaucoup d'autres citoyens.

Pour ma part, modéré que je suis, je n'abandonne pas. Je ne perds pas espoir. Mais pour d'autres, déjà plus radicalisés, on peut sérieusement s'inquiéter des conséquences futures. On déplore la supposée apathie des jeunes et le cynisme des citoyens mais ce gouvernement, le réel responsable des récents débordements, les alimente en contribuant à accélérer la spirale descendante de la violence et de l'intimidation, celles de l'État.

La loi 78, autant sa lettre que l'esprit qui l'anime et les motivations qui la justifient, sont non seulement abusifs et disproportionnés, mais carrément contre-productifs. Si Jean Charest a l'intérêt national du Québec et le respect de ses citoyens à cœur, il doit la retirer.

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  • (Photo: AP / La Presse Canadienne, Graham Hughes)

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