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Notre mode de vie n'est pas soutenable

15/12/2016 08:11 EST | Actualisé 19/12/2016 10:43 EST

200. C'est le nombre d'heures de lecture, d'études et de cours que j'ai consacrés à la théorie décroissanciste ces derniers mois. Loin d'être devenue une spécialiste en la matière, j'ai du moins été sensibilisée aux raisons pour lesquelles notre mode de vie n'est pas soutenable.

La croissance est destructrice

Le phénomène d'autodestruction est la résultante de la logique de surproduction et surconsommation sans souci des déchets occasionnés. Ces déchets affectent autant l'atmosphère (émission de CO2) que la biosphère (extinction massive d'espèces vivantes). Bien que moins connue du grand public, l'hydrosphère est aussi perturbée par l'acidification des océans, la hausse de leur niveau, la fonte de la cryosphère... et la lithosphère souffre notamment des extractions massives et de l'érosion des sols. Et plus déroutant encore, la surexploitation du sable, qui menace de disparaître. Cette accumulation d'effets néfastes a amené le chercheur Paul Crutzen à soutenir que nous sommes entrés dans une nouvelle ère : l'anthropocène, où l'homme est l'espèce qui laisse le plus de traces sur Terre.

De fausses solutions

On nous présente le développement durable, les produits écoénergétiques et les énergies renouvelables comme les solutions à cette crise écologique, mais ce sont des leurres.

Premièrement, l'idée de développement durable a été récupérée par le système capitaliste. Un système qui souhaite une croissance et un profit infinis. Alors, proposer des solutions dans une logique capitaliste, c'est produire toujours plus, épuiser encore plus de ressources non renouvelables et engendrer toujours plus de déchets. On nous propose en fait de polluer moins pour polluer plus longtemps.

Deuxièmement, les produits écoénergétiques sont plus performants que leurs ancêtres, certes, mais entraînent beaucoup plus de déchets. Le paradoxe de Jevons explique qu'on a l'effet inverse de ce que l'on recherche en améliorant l'efficacité énergétique d'un produit. Du fait que le prix diminue, la demande augmente et, au final, la consommation en énergie augmente. Cette plus grande demande accapare finalement toute l'énergie qui a été momentanément économisée... La situation est donc pire au final puisqu'on utilise davantage de produits énergivores (lire sur le sujet Vert paradoxe de David Owen).

Troisièmement, les énergies fossiles sont incroyablement efficaces pour un prix dérisoire. Il faut se rendre à l'évidence : les énergies renouvelables ne permettront jamais le même niveau de production. Et puisque l'on épuise les ressources fossiles, la diminution de la production, du transport et de la consommation est inévitable...

En somme, ces pseudo-solutions s'inscrivent dans un langage capitaliste strictement en termes économiques, alors qu'il est impossible de chiffrer les impacts écologiques néfastes en ces termes. On ne tient compte que de la rationalité de l'efficience-coût tandis qu'il faudrait privilégier l'efficience thermodynamique globale. Il faut troquer la maximisation des profits pour la minimisation de l'empreinte écologique.

La croissance est injuste

Les exemples d'injustices pleuvent. La quête de croissance économique infinie est injuste en ce qu'elle est inégalitaire entre les hommes et les femmes, entre les plus nantis et les plus défavorisés au sein d'un même pays et entre les États du Nord et ceux du Sud. Aussi, est-elle injuste envers les animaux du fait que les activités humaines détruisent l'intégrité, la diversité et la stabilité de la nature tout en leur causant des souffrances inutiles. Et à cela s'ajoute l'inégalité intergénérationnelle du fait que l'on détériore les conditions d'existence des générations à venir.

La croissance est aliénante

On dit de la croissance qu'elle est aliénante parce qu'on vit sous la domination du progrès techno-scientifique. Notre dépendance aux machines réduit notre autonomie et entrave à notre humanité. Dominé par la technique, on ne songe qu'à la faisabilité d'une chose : tout ce qui peut être fait doit être fait au nom du progrès, suivant la règle de Gabor... Trop nombreux sont ceux qui ne se questionnent pas sur la moralité de leur action. N'y voyant qu'un emploi, ils ne veulent pas prendre conscience que les armes qu'ils produisent bombarderont des civils.

Parlant d'emploi, si l'homme peut subvenir à ses besoins en ne travaillant que 20 heures, pourquoi lui imposer d'en travailler le double ? Depuis que l'économie est l'unique considération, on assiste à la dépendance au travail où l'homme n'est qu'un travailleur-consommateur, dépendant d'un salaire et de marchandises que celui-ci lui permet d'acheter . Et c'est sa qualité de vie qui en pâti puisque production et frustration croissent en parfaite corrélation. (lire sur le sujet Sortir de l'économie? de Serge Latouche).

C'en est ainsi en raison de la force organisatrice de notre monde : l'entreprise. Notre monde est organisé par et pour l'entreprise : elle façonne notre mode de vie en créant nos besoins. Cette entreprisation du monde a produit la première peur planétaire : celle du chômage. Pour pallier cette peur, le raisonnement est qu'il faut développer l'activité économique, d'où l'impératif de croissance... C'est pourquoi le développement économique est entendu comme le développement des entreprises. (lire sur le sujet Prolégomènes à une histoire des peurs humaines d'Andreu Solé).

La décroissance soutenable comme solution

On se doit de prendre conscience qu'on n'assiste pas uniquement à une crise environnementale : la Terre connaît une détérioration durable à cause de l'action de l'homme. Nombreux sont ceux qui se refusent à admettre qu'une croissance infinie dans une planète finie est une absurdité. Pourtant, au point de dégradation où l'on en est, si l'on cessait toute croissance demain, notre espoir pour un monde meilleur relèverait encore de l'optimiste. Alors, perdurer aveuglément dans une société de croissance ne fait qu'amplifier les dégâts.

On arrive ainsi au constat que les limites biophysiques de la planète rendent insoutenable notre course à la croissance. Qu'on le veuille ou non, on subira une décroissance. La solution de la décroissance soutenable nous offre toutefois une voie contrôlée et volontaire de décroissance.

Les éléments présentés ici sont issus du cours de Décroissance soutenable donné par Yves-Marie Abraham à HEC Montréal. Pour d'autres articles sur la perspective décroissanciste, voir la revue L'échappée belle, produite dans le cadre du cours.

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