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Romans de la diaspora

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Deux autres romans de la diaspora ou de la diversité comme on aime les qualifier ces derniers temps, deux autres œuvres qui passeront inaperçues dans le milieu artistique et littéraire de la province et du pays. Les médias lourds sont lourds me disait l'ami dernièrement, ils ne s'intéressent qu'aux barbes fournies et aux voiles bouffants, deux auteurs d'origine arabe et berbère ne font pas l'actualité comme deux imams, ajoutait-il.

Terre de femmes de Nassira Belloula qui signe là son treizième ouvrage et Cela commence toujours par un rêve le deuxième titre de Hamid Benchaar sont deux romans qui nous transportent dans l'Algérie coloniale pour le premier et postcoloniale pour le second, ils nous brossent le climat social et politique de cette Algérie en ébullition avant et après la guerre.

Nassira Belloula, après avoir traité dans son dernier roman le quotidien des femmes d'Algérie relativement à la montée de l'extrémisme religieux, elle nous plonge cette fois-ci dans l'univers des femmes des Aurès.

Une saga de femmes chaouies, Berbères de l'est de l'Algérie qu'on suivra sur une période de cinq générations de 1847 où on découvre Zwina encore fillette subissant l'outrage du viol jusqu'au début de la guerre de libération en 1954 où Nara mettant au monde le premier mâle de la lignée comme un signe de délivrance. Six personnages féminins, comme six caractères trempés dans le roc ocre et argent des montagnes des Aurès, peuplent le roman et qui s'avéreront à travers le développement de l'histoire comme la colonne vertébrale de la véritable résistance à l'occupation française.

L'auteure comme un maitre de céans nous introduit chez elle, dans les Aurès. Elle nous ouvre la porte et voila le rideau qui se lève comme dans une prise panoramique. On découvrira les reliefs escarpés de sa terre natale avec ses maquis, ses bosquets, et ses champs étagés dépeints avec amour et poésie et les traits de ses ancêtres taillés à la serpe par une plume douce et florissante.

L'aube se mit à courir sur la forêt, faisant exploser les contours sombres en poussières cendrées. Acculée dernière la montagne, l'obscurité s'absorbait timidement.

C'est une œuvre puissante soutenue par une narration fluide qui nous captive dès le premier paragraphe, elle nous emporte sur les vallées verdoyantes de l'immense pays chaoui et nous fait baigner dans ses cours d'eau et son jour levant, entre lueurs blafardes et rayons lumineux, mélange de terre et de ciel, mélange de jour et de nuit, qui éclairera, devant nous, les visages des six femmes avec lesquelles nous traverserons plus de cent ans de vie et de rage.

Le romanesque est, ici, traversé par des faits historiques réels que l'auteure a su les insérer avec bonheur dans le roman. Ce qui confère justement cette force à l'œuvre de Nassira Belloula.

Les zouaves rôtissaient habitants et animaux, piégés chez eux. Ces exploits de guerre se raconteront plus tard, dans les notes des généraux Pélissier, Cavaingnac et le tristement célèbre Saint-Arnaud [...] "Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière".

Le romanesque est, aussi, servi, ici, par une prose riche en couleur et en sonorité ce qui lui donne une tonalité poétique de bout en bout. Le village, sorti des entrailles ensablées et caillouteuses, se dressait fièrement, s'agitant dans les premières lueurs, ocre et argent, tel un pinceau averti, la silhouette se laisse entrainer par le mouvement, des contours harmonieux et des courbes exquises.

Ce roman peuplé de femmes solides et courageuses comme des Amazones rend hommage à cette partie de la société algérienne, cette armée de l'ombre, comme on rend hommage au soldat inconnu.

Lorsqu'une voix retentit, lançant son 'Lahoua Adhrar' aux cieux, la voix faisait frémir la terre et les airs, les maquis et les champs, elle triomphait sourde et déterminée.

Nassira Belloula, en plus d'être une romancière prolifique et une compositrice née, elle est aussi une infatigable conteuse. Elle saura vous séduire par sa prose, sa poésie, ses intrigues, sa trame et sa narration.

Dans le livre de Hamid Benchaar, on suivra Yazid, le personnage principal de son roman, depuis sa ville natale Annaba jusqu'à Montréal, sa ville d'exil. Il nous fait entrer dans sa tête et là on apprendra sur son enfance heureuse, mais sans l'amour de sa mère, partie vivre en France parce qu'elle est un peu trop libre et trop avancée sur son époque. Viennent ensuite les péripéties de son adolescence et de ses études universitaires, de son service militaire et de ses fréquentations livresques et artistiques dans cette ville ouverte sur la mer qui invite ses habitants à l'évasion. Yazid, fils de médecin, est nourri par une culture occidentale avec sa musique, ses penseurs, son opéra, cependant, cette Algérie en voie de construction qui va dans tous les sens ne lui plaisait pas. Mal dans sa peau, il quitte sa patrie en emmenant sa famille de deux enfants avec lui, pour s'installer au Canada où d'énormes et d'inattendus obstacles surgiront devant lui et vont le pousser à s'effacer petit à petit jusqu'à l'anéantissement.

Ce deuxième ouvrage de H. Benchaar se lira comme un bon récit qui livre une vision d'une certaine couche sociale ayant vécu deux époques différentes, l'avant et l'après-guerre d'Algérie. Des citoyens contradictoires comme on dit deux messages contradictoires. Ils sont la face et l'envers de la même pièce, pris comme ils sont dans deux mondes incomparables, la nostalgie de l'ancien et le rejet de l'actuel qui s'improvise à vue d'œil.

L'été à Annaba, en cette année 1974, ressemblait à tous les étés méditerranéens. Précoce, chaud et vide. En 1974, l'Algérie était une enfant de douze ans. Mais déjà grosse, suite à un double viol, islamo-communiste.

Yazid est destiné à n'être heureux nulle part, même après son immigration au Canada, il est rattrapé par certaines valeurs, traditions et croyances de ses compatriotes.

Sa colère éclata contre ces énergumènes qui le poursuivaient jusqu'ici. Il en était malade. [...] Malade de ces musulmans qui choisissent l'exil, et dont le premier souci est la reconstitution de l'environnement qui les a poussés à l'exil.

Cet ouvrage aurait représenté un bon document ethnographique et même un peu anthropologique, à la manière des romans d'Andreï Makine, sur l'homo algericus, évoluant au sein d'une société en gestation d'une part et aboutissant dans une autre déjà établie qui achève de le broyer d'autre part, s'il n'y avait pas cette digression omniprésente et plus qu'imposante qui brise le rythme de la trame romanesque du livre.

Terre de femmes, Nassira Belloula, Éditions Chiheb, Algérie, 2015
Cela commence toujours par un rêve, Hamid Benchaar, l'Harmattan, 2015

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