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L'islam est-t-il un obstacle à la sécularisation du monde arabo-musulman?

05/11/2014 09:00 EST | Actualisé 05/01/2015 05:12 EST

Le monde musulman est-il réfractaire au concept de la démocratie et aux idées des Lumières? Ces idées ont réussi à imposer la séparation nette de la sphère politique du domaine religieux dans les pays européens. Désormais, la croyance est considérée comme un fait culturel et individuel. Lorsque l'Occident se libérait de la domination de l'Église, l'Orient musulman revenait de plus en plus à une légitimité religieuse.

Qu'est-ce qui a permis aux Européens de se débarrasser du pouvoir religieux et ce qui a autorisé le retour en force du religieux chez les musulmans, même s'ils ne l'ont jamais abandonné en tant que croyance populaire?

La croyance, religieuse ou autre, est ce que fait d'elle l'adepte ou le fidèle. C'est ce dernier qui lui donne son contenu, sa structure et son magistère si elle en a. On ne peut pas, d'ici, imaginer des corpus complets et arrêtés, finis et monolithiques et régis par des institutions officielles auxquelles adhère le croyant en toute connaissance de cause. L'orthodoxie est mouvante et les schismes sont légion.

Les religions présentent une explication définitive de la nature de l'Être et du monde, de sa vie comme de sa mort. Elles n'acceptent aucune remise en cause de leur bien-fondé, sinon l'audacieux opposant sera excommunié, condamné ou frappé d'interdit et d'apostasie (Galilée, Al Rawandi, Ibn Rochd ...) selon le degré de son délit. Les religions demandent aux fidèles de suivre leurs préceptes et de les croire sur parole, elles sont, du moins les monothéistes, des systèmes de croyances clos. Ma deuxième hypothèse concernera le rôle et l'influence des idées des Lumières sur les deux grandes religions du monde. J'ose avancer que la Renaissance européenne était un produit interne qui avait bouleversé la structure du pouvoir de l'intérieur, alors que pour le monde musulman la «Nahda» (renaissance arabe et musulmane) était une réaction à une influence extérieure.

Le réformisme des penseurs de l'Islam, comme nous le verrons plus loin, était défensif, une forme de résistance aux idées rationalistes de l'Europe. Cela dit, examinons ensemble et demandons-nous ce qui s'était passé pour l'une et l'autre des religions pour aboutir à une société fortement sécularisée en Occident et une société revendiquant au contraire, un pouvoir théocratique en Orient (Iran, Arabie-Saoudite, mouvements islamistes partout en terre d'Islam)

Survolons rapidement l'histoire de la constitution du monde de la chrétienté et de l'islamité. Le christianisme a connu un développement lent et pénible dans les trois premiers siècles de son existence, mais, vers la fin du VIe siècle, il devient la religion officielle de l'Empire romain remplaçant ainsi le culte romain antique. Cette date représente le véritable début de la chrétienté, c'est à partir de ce moment que le christianisme devient la seule et unique religion officielle en Europe. Les siècles suivants ont vu la consolidation et l'expansion de cette religion presque partout en Occident en plus de l'Asie centrale et orientale. Jusqu'au XVe siècle, la confusion est grande du rôle de la religion dans la gestion du temporel. La distinction entre l'ecclésial et le politique est très mince. Ce qui a permis l'apparition de mouvements de contestations prônant l'affranchissement des églises nationales du pouvoir romain.

Martin Luther en Allemagne contestait la pratique, mais aussi la doctrine. Sa réforme allait inspirer d'autres mouvements et courants dissidents qui sont à l'origine de la création du protestantisme. Le dogme n'est plus infaillible : premières brèches dans l'orthodoxie qui traceront la voie à d'autres protestations beaucoup plus radicales pendant les siècles ultérieurs.

Un tournant très important commence à se manifester au XVIIe siècle avec l'apparition de la science moderne. Pour la première fois, la science apparaissait comme capable d'expliquer des phénomènes que la religion ne savait pas appréhender par elle-même. La condamnation de Galilée, qui nous est apparue rétrospectivement bien malencontreuse, a provoqué une réaction des scientifiques, entre autres de Descartes. Celui-ci prône l'abandon du recours aux arguments d'autorité pour juger de la véracité d'une position. Il propose le doute méthodique comme position de départ. Un état d'esprit est créé. Dans le même ordre d'idées, Emmanuel Kant invite son lecteur à « oser se servir de sa propre raison », la nature humaine est capable d'accéder à la vérité sans recours à une révélation divine.

Au « Siècle des Lumières », la plupart des philosophes ont critiqué la religion chrétienne, et ce phénomène a trouvé son paroxysme dans la Révolution française, puis dans le développement d'idéologies athées (marxisme, positivisme, nihilisme...) qui exaltaient souvent le rôle de la science et des techniques dans les progrès de l'humanité.

Le XIXe et XXe siècle marquent la fin de la chrétienté, la fin d'une société conçue comme l'application de la pensée chrétienne à l'ensemble de la vie, de la morale individuelle à la politique en passant par les arts et la science.

L'Islam étant lui-même le conquérant, partis de l'Orient arabe et armés de paroles divines (Coran) et d'épées, les musulmans se sont lancés à la conquête du monde pour répandre la nouvelle religion. Apparu six siècles après le christianisme, l'islam a connu un développement fulgurant, une croissance territoriale sans équivalent dans les annales de l'histoire. Il a envahi et occupé de larges territoires allant de l'Indus en Asie jusqu'à la péninsule ibérique en Europe en quelques décennies.

Plusieurs dynasties, d'abord, d'origine arabe puis perse, turque et mongole, se sont succédé et ont participé à la construction d'un grand empire toujours caractérisé par une appartenance musulmane. Des changements dans la direction s'effectuant pendant toute la durée de l'empire, mais ils n'ont jamais empêché ses avancées et ses expansions. Après le règne des Seldjoukides, des Ayyoubides et des Mamlouks, les Ottomans ont pris la relève et le califat se maintenait, mais le pouvoir devenait plus nominal que réel pendant toute cette période.

L'âge d'or de l'Islam est généralement situé entre le IXe et Xe siècle par les historiens. Durant cette période, un grand foisonnement scientifique et culturel caractérisait le monde islamique. Les sciences sont à l'honneur, la philosophie et la théologie sont encouragées, les écoles juridiques commençaient à se préciser, les grands traits du dogme, à se dessiner. Le courant de « ahl assuna wa al hadith » (partisans de la sunna et du hadith) l'emporta finalement sur les partisans de « ahl al aql » (partisans de la raison). S'installe, alors petit à petit l'orthodoxie sunnite et se détache le dogme chiite. (Voir Sabrina Mervin, Histoire de l'islam, Flammarion, 2001)

Après avoir traduit, étudié et assimilé la philosophie grecque classique, de grands penseurs musulmans (Al Kindi, Al Farabi, Ibn Sina, Ibn Rochd ...) ont développé et affiné plusieurs matières scientifiques en particulier dans le domaine des mathématiques, de la médecine, de l'astronomie, de la philosophie et dans les arts (la musique, l'architecture, la littérature ...) Un grand penseur musulman du XIIe siècle Abu Hamid Al Ghazali théologien, juriste et soufi (m.1111) semble avoir fermé la porte à la philosophie après son ouvrage «Tahafat al falasifa», (les divagations des philosophes) à la fin du XIe siècle. Ibn Taymiya (m. 1328) au début du XIVe siècle consolida plus cette orientation. Ibn Rochd semble être le dernier philosophe musulman. Il a répondu justement à Al Ghazali par le «Tahafat al-tahafat» (divagation des divagateurs).

Selon la plupart des historiens, le niveau de vie et de connaissances techniques et scientifiques au XVIIe et XVIIIe siècle étaient équivalents des deux côtés de la Méditerranée avant que la révolution industrielle commence à se généraliser et que la Révolution française et les conquêtes de Napoléon aboutissent à l'émergence d'États-nations tout puissants. C'est l'ère de la montée en puissance de l'Europe et la déchéance progressive de l'orient musulman. (Voir Histoire du Moyen-Orient de l'antiquité à nos jours, G. Corm)

En Orient, les grandes structures de l'Empire commencent à se désagréger dès la fin du XVIIIe siècle. Les Ottomans ne sont plus les maîtres sur la Méditerranée, ils subissaient défaite sur défaite face aux Européens coalisés ou non (Russie, France, Grande-Bretagne). Régression puis déclin du califat suscite la convoitise des Européens. Le démembrement progressif des territoires de l'Empire ottoman commence. L'Europe asservit toute la région. Le monde musulman va s'acculturer, et faire face à l'invasion militaire, culturelle et économique de l'Europe (occupation de l'Algérie, 1830, celle de l'Égypte en 1882). Un protectorat est mis en place sur l'ensemble de la région du Moyen-Orient : en Syrie et au Liban par la France, en Irak, en Jordanie et les Émirats du Golf persique par la Grande-Bretagne.

C'est dans ces conditions de dominés que les penseurs musulmans vont essayer d'apporter leurs contributions à une vision de leur devenir. En essayant de comprendre ce qui leur arrive et aussi pour organiser la riposte au monde chrétien. Ils étaient confrontés à une double domination : politique de colonisation et expansion culturelle européennes. Leur territoire, occupé militairement, se retrouve sous la tutelle d'Européens qui installent leurs structures de gestion selon leurs nouvelles approches.

Revenons d'abord aux penseurs musulmans d'avant l'occupation européenne pour essayer de déceler le fil conducteur de leurs réflexions qui ont influencé durablement leurs successeurs modernes et contemporains. Comme nous l'avons déjà écrit plus haut, le monde musulman à la fin du XIIe siècle, après le triomphe de la doctrine orthodoxe majoritaire, semble avoir tiré le rideau sur le questionnement et avoir poussé les penseurs à travailler à l'intérieur du dogme. La production s'est sclérosée depuis la main mise des rigoristes sur la théologie musulmane. Abu Hamid Al Ghazali a attaqué les philosophes dans son célèbre ouvrage « Tahafat al Falasifa » en développant une théorie proche de la théosophie que de la philosophie.

Quand Descartes et autre Emanuel Kant remettaient en cause l'autorité de l'église et avançaient leurs idées rationnelles, les penseurs musulmans remettaient en cause la «bid'a», (la nouveauté, l'introduction d'une nouveauté : toute nouvelle doctrine, tout emprunt à d'autres religions) se basant sur un hadith qui est toujours populaire de nos jours.

Hadith : « La pire des choses consiste dans les nouveautés (muhadathat) ; toute nouveauté est une innovation (bid'a) ; toute innovation est un égarement (dhalala) ; tout égarement est voué au feu de l'enfer. » Un célèbre da'i (missionnaire) égyptien Wagdi Ghanim le répète dans l'introduction de chacune de ces interventions.

Ces penseurs revendiquaient le retour aux sources, retour à l'islam pur du premier siècle. Abu Hamid Al Ghazali (XIIe siècle) a voulu redresser la société musulmane à travers son ouvrage « la revivification des sciences religieuse » jugeant que les musulmans avaient dévié de l'Islam véritable. Suivi par Ibn Taymiya au XIVe siècle qui abonda dans la même direction. Sous l'hégémonie des familles régnantes non-arabes, (turques et mongoles), il préconisa le retour à un Islam pur rejetant et attaquant toutes les sectes (Kharijites, Chiites, Soufis) et appelant au «Tawhid» (l'unicité de Dieu) et à la sunna. Al Suyuti (XVIe siècle), se considérant disciple de al Ghazali (un autre revivificateur de la religion) a repris lui aussi les mêmes arguments, les maux de l'Islam sont situés dans l'éloignement de la source et de la sunna. Sans oublier qu'au XVIIIe siècle, Muhammad Ibn Abd al-Wahab, lançait les fondements du Wababisme qui est toujours en vigueur en Arabie Saoudite. Il considérait que la société était corrompue, ses pratiques religieuses avaient dévié de la bonne voie.

On voit bien qu'avant l'époque moderne, les penseurs musulmans dans leur grande majorité s'occupaient plus de la nécessité de purifier l'Islam et de la vulgarisation d'un Islam originel, l'Islam d'un hypothétique âge d'or. Les penseurs modernes à quelques exceptions près ne sont pas sortis de ce sentier. Dès le 19e siècle, on rencontre quelques personnalités appelées des réformateurs comme Jamal al-Din al Afghani, Mohamed Abdu, al-Kawakibi, Rachid Rida se reconnaissant dans le même diagnostic posé sur le monde musulman par les prédécesseurs. Sa faiblesse (le monde islamique) est due à l'indolence de ses penseurs. Ils appellent, sous l'influence des idées européennes, au recours à la raison pour développer leur nation par l'éducation de la société, la lutte contre la bid'a, l'exercice de l'«Ijtihad» (activité intellectuelle de raisonnement s'appuyant sur des autorités religieuses), introduction des sciences profanes, régénérer l'Islam en revenant aux doctrines des «salaf» (modèle à suivre, celui des pieux anciens).

Chez les contemporains, la même question se posait : « pourquoi les musulmans ont-ils pris du retard et pourquoi les autres ont pris de l'avance », le titre d'une brochure publié par Chakib Arslan dans les années 1930 résume bien l'état d'esprit de ces penseurs. Ils se sont évertués à définir la modernité et ont essayé de démontrer que l'Islam n'était pas en contradiction avec la science et la modernité. Ils se sont appliqués à trouver les moyens pour s'adapter à la modernité dans le cadre de la religion musulmane. Leur quête peut être exprimée comme suit : comment moderniser l'Islam?

On verra plus tard que les générations postindépendance sont, elles, portées plus sur l'action que de la théorie. Ils ont inversé les termes de la question : comment islamiser la modernité.

Sur ce qui précède, on voit que le monde musulman sur presque deux siècles a essayé vainement de s'opposer aux courants dominants européens. Son approche est totalement défensive, résistant avec les moyens de bord en se refermant sur lui-même, appelant constamment à un retour aux sources au retour d'un Islam originel, ses arguments sont de nature à magnifier le passé pour occulter le présent. On pourrait les comprendre dans la mesure où les Européens présentaient deux faces contradictoires, d'une part ils étaient les porteurs et les défenseurs des valeurs de la liberté et des droits de l'homme, mais de l'autre, ils participaient à l'invasion et l'occupation coloniale de larges espaces musulmans. Ce double comportement a empêché le monde musulman d'épouser et d'adopter la philosophie des lumières qui dure encore de nos jours.

Les idées de la laïcité et du «Siècle des lumières» ont été imposées plus qu'acceptées par le monde musulman. Leur influence est indéniable sur tout le monde musulman ne serait-ce qu'au niveau de l'adoption du modèle européen de l'État-nation et au niveau des structures de fonctionnement de ces États. Par contre, leur contenu idéologique et philosophique de remise en cause de la légitimité religieuse dans la gestion du temporel a été rejeté avec véhémence.

La renaissance européenne avait libéré la société occidentale de l'emprise du religieux et avait lancé un mouvement multiforme qui allait déboucher sur une extraordinaire force. Laquelle, force, servira à asservir presque toute la planète. La renaissance du monde musulman n'était pas une force d'exploration ni d'ouverture ni d'acquisition. C'était plutôt une réaction à l'intrusion des idées européennes, une force de résistance aux producteurs des sciences et des idées et de l'art. Cette résistance n'était pas porteuse de nouvelles idées, elle subissait la domination et la nouveauté et le progrès des autres. Sur le plan de la pensée, ils n'avaient pas un grand choix, soit suivre le flux, soit évoluer à contre-courant. On le voit, tout de suite, dans les œuvres des penseurs musulmans, s'ils étaient subjugués par l'avancée technique et technologique qu'ils ont adoptée avec plus ou moins de réticences. Par contre, ils avaient beaucoup d'appréhension en ce qui concerne les idées qui justement avaient permis cet extraordinaire décollage.

Le décalage est étourdissant aboutissant à des comportements ridicules et absurdes dans certains cas. (La télévision était considérée une « bid'a » en Arabie Saoudite jusqu'à tout récemment) Les penseurs musulmans ne pouvaient produire que le refus ou le rejet de cette marée ininterrompue d'innovations et de progrès.

C'est dans ces conditions que des mouvements de résistance à la sécularisation seront partout implantés dans les pays musulmans. Leurs prédécesseurs réformistes et autres «Nahdistes» avaient établi le constat et tracé le chemin: notre salut est dans le retour aux sources, aux premières heures de l'Islam qui leur a permis de conquérir dans le temps la moitié de la planète. Les penseurs modernes n'ont pas non plus apporté d'idées nouvelles ou originales. Le retour, c'est le salut. Ils ont donné naissance à une nouvelle génération portée plus sur l'action que sur la théorie. Ils fondèrent des partis politiques idéologiques et partirent à la conquête du pouvoir.

La question qui se posait aux anciens revenait à la surface. Faut-il s'adapter aux idées modernes en apportant des réformes au dogme islamique pour qu'il puisse être de son siècle, pour moderniser l'Islam en quelque sorte ou comme ils l'entendent maintenant inversant les termes de l'équation. Au lieu de moderniser notre religion, il faut islamiser la modernité.

En guise de conclusion, je dirai qu'il a manqué au monde musulman un Descartes ou un Kant qui auraient pu asseoir leurs pensées dans une perspective de rationaliser les rapports entre l'individu et le Ciel. Il ne faut pas, cependant, minimiser le rôle des conditions sociopolitiques des musulmans de l'époque (dominés et occupés) qui les ont acculées à se défendre et à se protéger de l'envahisseur, et qui n'ont pas permis l'émergence de penseurs innovateurs et déterminés, capables d'inverser les rapports des forces en faveur de la sécularisation de leurs sociétés.

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