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Savoir lâcher prise

16/09/2014 12:20 EDT | Actualisé 15/11/2014 05:12 EST

J'écris ce texte en réaction à la chronique «Tenir tête» de Michèle Ouimet parue dans La Presse et La Presse+ le 6 septembre dernier. « Printemps érable », « conflit étudiant », « grève étudiante », « carrés rouges » - peu importe le vocable utilisé pour y faire référence, cette manifestation bruyante et parfois violente demeure bien fraîche dans l'esprit des Québécois, et notamment des Montréalais qui voyaient leur ville se faire prendre en otage quotidiennement. Déjà que l'économie de la métropole était fragile (et demeure fragile à ce jour), l'idée d'être pris dans des bouchons de circulation monstres était assez pour en rebuter plus d'un de s'y rendre. Les commerçants du centre-ville en ont bavé un coup.

Les étudiants à l'origine de ce conflit ont le mérite d'avoir réussi à se faire entendre et d'avoir créé un mouvement qui s'est transformé - au fil des semaines et des mois - en espèce de bouillabaisse socioculturelle contre le gouvernement usé et corrompu de Jean Charest. Je me rappelle encore cette image de Pauline Marois dans la rue, chaudron à la main, ou de ces députés péquistes arborant fièrement leur carré rouge supposément en guise de solidarité avec les étudiants. Ils ont vu juste, ayant réussi, le 4 septembre 2012, à former un gouvernement minoritaire en bonne part grâce à la grogne populaire contre Charest et ses troupes que le mouvement étudiant avait réussi à susciter. On connaît la suite...

Mais qu'en est-il du nœud du problème, c'est-à-dire du financement des universités québécoises? Notre société doit-elle viser à ne former que des universitaires? Doit-on sacrifier la qualité de nos universités au nom de l'accessibilité universelle ou quasi universelle? Ce sont toutes des questions qui doivent peser dans la balance des choix de société que nous faisons.

Je suis titulaire d'un baccalauréat et d'un certificat universitaire. Je travaille dans le domaine pour lequel j'ai étudié et je gagne bien ma vie. Cependant, je connais plusieurs personnes issues de l'université qui n'ont pas réussi à se trouver du travail dans leur domaine d'études et ont dû se résigner à faire autre chose qui ne nécessitait pas une formation universitaire. Et un diplôme universitaire ne vous protège aucunement contre le chômage. Au contraire, bien des métiers affichent des taux de chômage inférieurs à ceux de certaines professions, alors qu'il y a pénurie de main-d'œuvre dans plusieurs domaines dits « techniques ».

Pendant bien des années, le Québec a dénigré les métiers au profit des emplois nécessitant une formation universitaire. À une certaine époque, les familles québécoises devaient compter un curé dans leur progéniture pour être considérées respectables. Ensuite un médecin, un avocat, un notaire, un comptable, un ingénieur... Aujourd'hui, on se trouve avec trop de professionnels dans certains domaines, des diplômés universitaires dans des domaines où les perspectives d'emploi sont très faibles sinon nulles et des pénuries de main-d'œuvre dans certains métiers et certaines techniques. Plus d'une personne de métier gagne des revenus supérieurs à bien des professionnels. L'université, c'est bien, mais ce n'est pas pour tout le monde et ce n'est pas la panacée. Des médecins, des avocats, des ingénieurs incompétents, ça existe - même s'ils ont obtenu leur diplôme...

Pour revenir au conflit de 2012, ce qui me frappe encore aujourd'hui, c'est que la vaste majorité des étudiants ayant pris les rues d'assaut étaient des étudiants en sciences humaines dont les débouchés professionnels en fin de parcours scolaire étaient, sont ou seront limités. Les étudiants en médecine, en droit, etc. n'ont pas répondu à l'appel des «ogues» en devenir. Le conflit a semé la division au sein du grand public, mais il a aussi semé la division dans les rangs étudiants eux-mêmes. Il y a des étudiants qui ne voulaient rien savoir de ce conflit, j'en connais personnellement.

Deux ans plus tard, le problème du financement de nos universités demeure selon moi entier. Oui, une société moderne doit former des universitaires pour occuper les professions de demain, mais encore faut-il qu'elle ait les moyens de les former adéquatement afin qu'ils soient qualifiés dans un monde où la concurrence se livre de plus en plus à une échelle mondiale. Une population de huit millions de personnes ne peut former qu'un certain nombre d'avocats, d'ingénieurs, de comptables, de sociologues et d'historiens pour que ces personnes ainsi formées fassent une contribution utile pendant leur vie active. Le Québec a aussi besoin d'électriciens, de plombiers, de menuisiers, de cuisiniers, de techniciens et de technologues.

Une société forte est une société équilibrée. À mes yeux, une société où l'université est accessible à qui le veut parce que c'est l'État qui paie ou parce que les frais de scolarité sont maintenus artificiellement bas par des pressions sociales ou politiques ne prépare pas les bases d'une économie solide en veillant à la diversification des compétences de ses travailleurs.

Il y a toujours deux côtés à une médaille, mais de là à vouloir remercier Gabriel Nadeau-Dubois et les autres leaders étudiants d'avoir semé un tel chaos social et divisé à ce point les Québécois, je trouve ça un peu poussé. Un moment donné, il faut savoir lâcher prise et réaliser qu'on a rarement raison sur toute la ligne.

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