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Vision républicaine vs vision libérale: un nouvel éclairage sur le débat entourant la Charte des valeurs québécoises

04/10/2013 12:55 EDT | Actualisé 03/12/2013 05:12 EST

Ce texte est cosigné par Éric Berthiaume, détenteur d'une maîtrise en science politique et défenseur du républicanisme, et Sébastien Lévesque, professeur de philosophie et défenseur du libéralisme.

Le ministre responsable des Institutions démocratiques, monsieur Bernard Drainville, a récemment fait connaître les intentions du gouvernement du Québec en ce qui a trait à la laïcité et à l'identité québécoise. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le débat entourant le projet de Charte des valeurs québécoises avive les tensions et polarise l'opinion publique québécoise. Les tribunes regorgent en effet d'opinions diverses et s'accompagnent le plus souvent d'échanges vifs et passionnés. Alors que tout semble avoir été dit sur le sujet, quelles conclusions pouvons-nous tirer de tout ça? Sans évidemment oublier toutes les nuances qui s'imposent, ni chercher à caricaturer les diverses positions qui se sont exprimées, nous voudrions ici jeter un éclairage nouveau sur le débat en identifiant ce qui nous semble être les deux principaux camps qui s'affrontent en ce moment au Québec, à savoir, d'une part, les tenants de la vision républicaine de la société et, par ailleurs, les défenseurs de la vision libérale.

Ces deux visions se sont affrontées plus souvent qu'à leur tour dans l'histoire des idées. Elles ont ainsi façonné les sociétés occidentales modernes de diverses façons. Ce texte n'a évidemment pas la prétention d'épuiser le sujet, mais se veut un condensé des propositions idéologiques soumises aux Québécois. Pour ce faire, nous nous proposons donc de faire ressortir les principaux traits des conceptions républicaine et libérale afin de mieux comprendre le choix de société devant lequel nous sommes. Dans le même ordre d'idées, nous pourrons aussi concevoir le fossé idéologique - parfois immense - qui sépare ces deux visions.

La vision républicaine (modèle: la France)

La liberté

Traditionnellement, la vision républicaine tirerait son origine de la vision de la liberté dans la Grèce antique, ce que l'on nomme habituellement la liberté politique ou liberté des Anciens. Celle-ci peut être définie, à notre époque, comme la liberté pour une communauté de destin de choisir ses institutions, celles-ci seront alors le reflet des points communs les unissant. Cette conception est assez bien traduite dans le film 300 où Léonidas, désirant défendre la spécificité de Sparte face à l'envahisseur perse, choisit d'aller le combattre aux Thermopyles. On peut aussi l'illustrer par la diversité des systèmes électoraux dans le monde occidental qui traduit des différences parfois issues de leurs parcours historiques. La légitimité des institutions est d'ailleurs donnée par ce vécu commun traçant ce qui est considéré comme bon.

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De plus, le penseur républicain défendra habituellement le bien commun ou intérêt général contre l'intérêt individuel, le premier primant souvent sur le second dans le républicanisme. En effet, l'intérêt général, émanant de la communauté, permettrait de dépasser les désirs égoïstes de l'individu et d'atteindre la vision partagée par l'ensemble du groupe. Notons également que la législation issue de la communauté est une prolongation de la volonté de vivre-ensemble des individus la constituant. Elle n'est donc nullement une contrainte à la liberté, mais l'expression de celle-ci.

L'intégration

Reprenant l'idée que les lois sont issues de la volonté de vivre-ensemble de la communauté dont elles émanent, la vision républicaine préconisera alors l'adhésion des participants d'une communauté donnée au socle commun les unissant. Cela découle de sa conception de la société postulant qu'elle est plus que la somme des individus qui la composent. Par conséquent, la législation, les institutions, la culture, la langue et toutes autres choses la définissant, sans que chaque individu en partage chacun des aspects, représentent ce socle commun qui est à la base de la vie en société. Il est ce qui lie les individus entre eux, formant un lien plus fort et plus solide que le simple devoir moral de la vision libérale, point paradoxal de cette pensée.

L'intégration peut alors être conçue comme une adhésion de la part du nouvel arrivant. Une adhésion qui peut parfois être longue et ardue, certes, car il n'est pas toujours évident de s'intégrer au parcours historique et aux valeurs forgées sur le temps long d'une communauté. Cependant, la conception républicaine conçoit qu'un individu puisse adhérer au socle commun, reprenant la vision du « contrat social » qui est une théorie importante expliquant la vie en société. Son adhésion au socle commun, dont le nationalisme civique est un exemple, ferait en sorte qu'il ferait sienne la vision du groupe, la personnalisant parfois. C'est ainsi que le « contrat » évolue, car les individus, n'étant pas isolés, interagissent constamment et changent en fonction des événements. En faisant sienne la vision partagée du groupe, l'individu s'intègre à la communauté et peut y participer pleinement sans y voir une source de contraintes.

La vision libérale (modèles: le Canada, les États-Unis)

La liberté

La vision libérale, de son côté, prend racine dans la modernité et plus spécifiquement dans la place qu'elle accorde à l'individu en tant « qu'agent moral autonome », c'est-à-dire capable d'exercer une influence déterminante sur sa vie, sur sa destinée et sur le cours du monde. Cette vision s'oppose à celle des Anciens qui, pour leur part, entretiennent généralement l'idée que la réalité est quelque chose d'immuable à laquelle les individus sont assujettis. Sur la base de cette distinction fondamentale se forgent des conceptions divergentes de la communauté et des impératifs du vivre-ensemble. Dans la conception libérale, l'individu est antérieur et supérieur à la société puisque cette dernière n'a pas d'essence propre et ne se définit que sur la base des individus qui la composent. En ce sens, la société libérale est donc une « communauté de principes », c'est-à-dire une association d'individus mus par l'intérêt réciproque et la recherche de l'avantage mutuel.

La vision libérale est aussi intimement liée à l'idée de « contrat social ». La société y est conçue comme une association d'individus naturellement libres et égaux qui acceptent une limitation relative de leurs libertés en échange de lois protégeant ces dernières et garantissant la pérennité de la communauté politique. Une société juste se doit ainsi d'attribuer le même respect et la même considération à chaque individu, ce qui implique notamment la capacité à déterminer soi-même ce que constitue la vie bonne et à vivre conformément à ses convictions de conscience. Cela implique à plus forte raison la neutralité de l'État par rapport à ce que constituent les finalités de l'existence. L'action de l'État se trouve ainsi limitée en fonction du respect des droits fondamentaux - et naturels - des individus, sauf si des motifs extraordinaires commandent le contraire.

La neutralité libérale, en refusant de dicter aux citoyens ce qu'est la vie bonne, reconnaît ainsi leur pleine autonomie en la matière et juge qu'il s'agit là d'une condition du bonheur. Cette conception est davantage susceptible de susciter l'adhésion de tous puisqu'elle n'est pas « englobante », c'est-à-dire qu'elle n'impose aucune conception particulière du monde et du bien, mais les rend presque tous possibles, d'autant qu'elles sont raisonnables.

L'intégration

Le principal risque lié à la conception libérale est évidemment celui de la fragmentation du tissu social par le biais d'un individualisme exacerbé. Comme on peut le remarquer, la communauté libérale repose essentiellement sur une conception civique des rapports entre individus, ces derniers veillant jalousement au respect de leurs droits naturels. Le contrat social implique cependant que l'appartenance à la communauté est aussi source d'obligations. Ce faisant, l'intégration à une société libérale, bien qu'elle ne soit pas basée sur des préceptes moraux, reconnaît tout de même la nécessité de cultiver chez le citoyen un sentiment d'appartenance et un sens du devoir civique. À ce titre, les principales vertus du citoyen d'une société libérale sont l'attachement au principe du droit et la délibération éthique, c'est-à-dire cette capacité à transcender ses préférences individuelles pour embrasser l'intérêt général.

En regard de ces diverses considérations, la vision libérale se présente comme la mieux adaptée aux besoins d'une société libre et démocratique comme la nôtre puisqu'elle relève d'une tradition vivante qui permet aux individus de réaliser la fusion entre la morale politique et l'intérêt personnel. Assurant par ailleurs une meilleure prise en charge du caractère pluraliste des nations modernes, la conception libérale permet de concilier l'individu et la communauté par le jeu de l'équilibre entre les droits et libertés individuelles et les impératifs du vivre-ensemble. La stabilité et la légitimité de la communauté libérale tiennent ainsi à ce que les citoyens arrivent à envisager la réussite de leur vie comme étant intrinsèquement liée la réussite de la communauté. En ce sens, on peut donc convenir qu'il s'agit d'un nationalisme civique.

Conclusion

Le Québec se trouve à la croisée des chemins, tiraillé entre son héritage politique anglo-saxon et les idéaux républicains inspirés du modèle français. La Charte des valeurs proposée par le Parti québécois entend ainsi recalibrer les paramètres du vivre-ensemble en présentant une conception plus définie (certains diront plus contraignante) de la société et de ses fins. Le fait que ce débat de société débuté sous la Commission Bouchard-Taylor refasse surface aujourd'hui montre qu'il n'était pas clos. La démocratie étant aussi un processus de délibération, il s'avère important que la population québécoise poursuive jusqu'au bout cette logique afin qu'elle puisse déterminer ce qui est au fondement de son vivre-ensemble.

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