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Pornographie

Publication: 04/10/2012 22:09

Octobre et ses premiers frissons colorés arrivent à peine que je fais face à la même question fondamentale que l'an dernier: faut-il encore parler d'Occupation Double? Spontanément, c'est d'un non orgueilleux, autoritaire et colérique que je réponds.

Un non placé sous le signe de la défaite. D'autres autant que moi s'y sont essayé, s'y essaient encore, et reconnaissons-le avec humilité, en dépit de nos diatribes automnales, l'émission ne perd en rien de sa superbe, et nos attaques répétées et bien senties n'y ont rien changé: Occupation Double et triple même l'audience à coup sûr. Et puis un autre non, placé sous le signe de la révolte. Ne pas surenchérir, ne pas en ajouter à la promotion d'un produit avilissant, ne pas contribuer à l'abrutissement des masses, et donc ne pas en parler pour ne pas lui concéder quelconque signe d'intérêt qui rendrait finalement ce programme plus victorieux que jamais.

Un verre de vin plus tard, amplifiant le silence d'une télé que personne n'allumera, débarrassé d'une colère stérile, je décide de critiquer mon non encore une fois. Oui parler d'Occupation Double, c'est important. Vraiment, sans aucune petite ironie. C'est présent, c'est gros, c'est grand, c'est ici et partout. Je ne peux pas faire semblant que ça n'existe pas, et je ne peux surtout pas me couper de la moitié de la province, de la moitié de mes semblables, de laquelle je suis aussi affectivement dépendant que de l'autre moitié.

Je suis allé me relire dans un autre automne, et j'avoue que je me suis un peu déçu. J'y étais allé de mes gros sabots, un filet de bave au coin des lèvres, éructant sur le crétinisme de la cuvée de cette année-là, évoquant sans délicatesse le galbe rénové et grotesque de quelques décérébrées lavalloises en décrochage scolaire. Et de me rendre compte qu'il y avait autant de silicone dans mes mots que dans leurs boules, autant de protéines dans mon jugement que dans leurs biceps. Je le reconnais, j'ai manqué d'intelligence, de retenue et d'humanité en m'attaquant à cette jeunesse en espoir, enfermée au soleil. J'ai oublié les frissons de l'effleurement, les vertiges d'un regard de promesses, la douceur d'un vrai sein de vingt ans, la puissance troublante d'un bras rassurant. Certes il y avait peut-être mot à dire sur les livres qu'ils ne liront pas ou sur la quête d'une lumière payée trop chère au prix de la pudeur, mais il était injuste d'accabler quelques innocents surpris en flagrant délit d'humanité, comme disait Pagnol.

Pourtant l'obscénité demeure. Dans son sens littéral, dans son sens latin du terme: qui n'a pas sa place sur la scène. Le théâtre romain avait établi ses règles, tout ne se montrait pas. Ainsi on mourait et on s'aimait, mais derrière le rideau. Ob-scène. Et Occupation Double nous invite derrière ce rideau, pour y voir s'aimer et mourir sans pudeur ses acteurs. Si le Larousse est à portée de votre main, vérifiez, la présence de détails obscènes dans certaines oeuvres ou publications, c'est la définition de la pornographie.

Blâmer les participants? On vient de voir que c'est faible, facile, méchant, et sans issue. Blâmer le concepteur, le diffuseur? Oui, il est le metteur en scène d'un théâtre sans rideau, le metteur en scène d'un théâtre tout épilé, tout écarté.

Mais il y a surtout nous, ou au moins la moitié de nous, une moitié d'humanité décomplexée et assumée, revendiquant même sa légitimité à l'obscène, son droit au gros plan. Bien sûr, rien de bien nouveau dans notre propension à vouloir en voir toujours plus, avec toujours moins de poil, la main au chaud dans nos culottes. Ce qui est nouveau, c'est qu'on se touche tout le monde ensemble, en rires et en gloussements, le lendemain à la machine à café. Ce qui est nouveau, c'est l'exhibition du voyeurisme.

 

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