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Les nouveaux puritains

12/08/2015 10:41 EDT | Actualisé 12/08/2016 05:12 EDT

Ils ne sont ni croyants, ni curés, ils ne reviennent d'aucun Moyen Âge et ignorent tout du XIXème siècle et de ses pudibonderies, mais ils ont décidé de faire la pluie et le beau temps, repoussant le moindre nuage qui viendrait assombrir les territoires de la moralité.

Ils sont Charlie, mais dans les limites du bon goût: celui qu'ils ont défini et qu'ils entendent imposer à l'ensemble de la société. Ils sont jeunes, intelligents et supra-branchés, pourtant ce sont les nouveaux puritains.

Bien qu'élevés à la porno pour la plupart d'entre eux, la simple vue d'un sein suffit à faire bondir ces jansénistes des temps modernes. Pire, la seule évocation du saint-mamelon suffit à les faire rougir et à les ériger. Et quand un publicitaire réussit à suggérer avec délicatesse une coupe de vin en trompe l'oeil grâce à la fermeture éclair d'un gilet qui ouvre prudemment sur une camisole moulant à peine une poitrine si informe qu'un prisonnier en permission passerait son chemin, ils s'agitent le deux point zéro et hurlent en choeur à l'infamie.

Ils sont sur Facebook et ils s'y sentent bien, influents, et courageux, à l'abri du moindre dérapage puisqu'on y interdit formellement tout autant la chatoyante Origine du monde de Courbet qu'un portrait de Bea Arthur toutes boules pendantes, même s'il s'est vendu la peau des fesses chez Christies. Et quand nos vertueux font exception à leurs propres règles et tolèrent le mammaire, c'est pour crier avec les Femen qu'il faut voir dans la poitrine des femmes bien autre chose que de simples seins. Comprenne qui voudra.

C'est peut-être un hasard, mais les nouveaux propriétaires de la vertu semblent avoir pour la fonction nourricière une anxiété toute particulière puisqu'en plus d'enfiler avec excès le «corset moral» dont parlait Flaubert, c'est aussi sur les restaurants que s'abat le courroux de nos austères.

Ainsi, plutôt que de lever les yeux au ciel comme l'humanité a coutume de le faire quand le bon goût a oublié de mettre son cadran, les chantres du bien et du bon se sont plutôt livrés à une campagne de salissage hors du commun envers un steakhouse qui, en manque de superlatif pour vendre sa camelote, a choisi de se déhancher le pamphlet avec maladresse. C'était sans plus mauvaise intention qu'un oncle éméché ou qu'un humoriste un peu cave, de son propre aveu.

Pire, c'est dans le délicat quartier d'Hochelaga qu'une sandwicherie a vu sa vitrine se faire vandaliser sous prétexte que son nom, La Mâle Bouffe, excluait l'autre moitié de notre bipédité. J'ai lu ça dans Elle, et j'en n'ai pas fait un plat.

Enfin, pour couronner le festin des apôtres de la rectitude, J'ai bien cru que la fromagerie Hamel avait épilé L'origine du monde quand j'ai vu mon réseau social s'énerver le poil des jambes devant une publicité représentant une simple chaussure à talons haut, interdite de prendre son pied.

Cette rectitude morale, étrange survivance des couvents et des monastères de jadis, ses défendeurs ne se contentent pas de l'encourager, ils entendent bien l'imposer.

Ainsi, non contents de suggérer un puritanisme des plus poussiéreux, c'est à grands coups de pétitions qu'ils entendent désormais mener le monde. Ils se sont donc octroyé le droit de penser à ma place, surtout de bien-penser à ma place. Non, il ne fallait pas que j'écoute ce rappeur barbu impertinent qui tenait des propos par eux condamnés avant même que j'eusse la chance de me faire ma propre idée. Et quand il s'est agit de vouloir interdire cet autre croisé illuminé de prendre la parole devant trente-neuf personnes dans un hôtel miteux de notre sainte cité, le bruit fut tel qu'il en repartit triomphant, avec la notoriété de Barack Obama.

Mais qui sont-ils ces nouveaux puritains? Ces empêcheurs de penser en rond, en triangle, ou en double file? Quel est leur projet? Supprimer les cons de la surface du globe? Recouvrir d'une burqa morale la ville et le monde? Formater une pensée unique par eux validée? On cherche désespérément Charlie, et on implorerait presque Wolinski de revenir, ne serait-ce qu'un moment, le temps de croquer un dernier cul, pour leur montrer où on se la met, leur morale.

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