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<em>Occupy</em> Port-au-Prince

12/07/2013 09:39 EDT | Actualisé 11/09/2013 05:12 EDT

Janvier 2010, Patrick Lagacé est à Port-au-Prince. Pour La Presse, il tente de rapporter l'indicible, de décrire le chaos, d'émouvoir, si possible, nos âmes gavées à crédit. Dans une de ses chroniques, celle du 27, il parle «des chocs qui vont de soi», comme l'histoire de cette mère qui lui demande s'il va laisser mourir sa fille de deux ans, prise de vomissements et de diarrhée... Un peu plus loin, il nous parle de son étonnement de voir ce petit salon de beauté ré-ouvrir, dans les ruines, et cette Esther appliquer du vernis sur les ongles de la jolie du coin. Et il observe, avec raison, que la vie reprend, tout simplement. Mais à l'autre coin de la rue, il comprend mal que le concessionnaire Porsche ré-ouvre, lui-aussi. Il parle alors, indigné et avec raison je crois, d'indécence, de pornographie, tandis qu'un modèle Cayenne prend son virage.

Entre vous et moi, à Port-au-Prince ou à Westmount, c'est vulgaire de toutes façons, une Porsche.

Août 2012. À la fin d'un printemps, sucré à souhait, j'ai eu dans mes bras, trop peu de temps, une jolie bouclée, à qui je parlais déjà de ce truc qui, plus cette année-là qu'une autre, donnait la nausée: le dîner en blanc. «Ton champagne tiède me fait roter, jeunesse dorée. Ton élégance n'est pas celle de l'âme, jeunesse friquée. Ton blanc est démodé, jeunesse ridée. As-tu remis le trajet de ta stagnation délavée, jeunesse gavée? C'est en rouge que tu dois dîner, jeunesse imaginée. Je ne t'aime pas, jeunesse décolorée (...) Pourquoi dînes-tu en blanc, jeunesse entamée? Pourquoi donc la matraque te ménage-t-elle, jeunesse privilégiée? Pourtant, tu es bien plus vulgaire que le rouge, crois-moi. Tes rêves sont laids, tu les maquilles en blanc, mais nous ne sommes pas dupes. Tu dînes avec la couleur du mépris de l'arc-en-ciel de nos différences. Tu dînes sans moi, sans elle, sans lui... tu dînes tout seul, jeunesse inventée (..) Il n'y eut, cette année, pas de plus belle couleur que le rouge, mais tu as séché au soleil d'un printemps qui t'a fait sourire, jeunesse éteinte, au regard si méprisant. Étouffe, ce soir, de ton caviar, et disparait jusqu'à l'an prochain. Demain, le rouge revient. Le rouge de l'émotion, celui qui ne se pose jamais sur tes joues, jeunesse décédée.»

Ouf.

Juillet 2013. Une délégation montréalaise est en route pour Haïti. Dans ses valises, ni antibiotiques, ni projet humanitaire ayant pour but de soutenir les dizaines de milliers de personnes qui vivent encore, trois ans après le séisme, dans des abris de fortune dans des conditions de salubrité insoutenables et dans une insécurité croissante, comme en témoigne ce rapport d'Amnesty International, mais un projet d'un raffinement bien plus grand: Le dîner en blanc.

Entre vous et moi, à Montréal c'était vulgaire. À Port-au-Prince, c'est obscène.

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