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Cette drôle de droite

Publication: 10/05/2012 01:53

La migration est palpable et des plus audibles, le Québec opère à un mouvement inédit de son débat. Quid des discussions souveraineté/fédéralisme, et bonjour la gauche, bonjour la droite. Un peu comme avec le soccer, on découvre que le monde entier ne respire que de cet air-là, et on se rallie de bonne foi.

Pas facile d'enlever les patins et de sauter sur la pelouse tout d'un coup. Quel curieux spectacle! Et je dois vous avouer que je trouve le spectacle vraiment plus savoureux du côté droit du terrain.

À l'arrivée de cette nouvelle dualité, en réponse aux aspirations de gauche incarnées essentiellement ici politiquement par Françoise David, Amir Kadhir et quelques personnalités du Parti Québécois, on pouvait s'attendre à l'émergence d'une voix de droite de type classique, à l'image de celle des pays fonctionnant sur ce mode d'opposition, soit une droite attachée aux valeurs de la famille, du travail, de l'ordre, du mérite, un brin conservatrice, un brin catholique, et favorisant la libre entreprise et la réalisation de soi. Bref, une droite normale.

Au lieu de ça, une sorte de bestiole informe et étonnante nous arrive tout droit de la Vieille Capitale, pour l'essentiel. Et cette bibitte surprenante a pris position : c'est elle la droite au Québec. Ah bon? C'est avec ça que je vais devoir parler désormais dans les soupers en famille? Que la fantaisie s'installe.

Libertarienne. La droite au Québec est libertarienne! Je suis allé vérifier, je pensais que c'était un régime alimentaire avec des fautes d'orthographe dedans, mais non, ça existe. C'est pas encore dans le dictionnaire, mais ça a l'air que ça existe quand même, que ça a une histoire, des penseurs, des économistes et tout ça, oui oui!

Et qu'est-ce que ça mange en hiver un libertarien?

Un libertarien, ça se définit à peu près comme ceci : c'est un néo-libéral qui n'a de soucis que la liberté individuelle et la protection du bien privé, et qui n'a pour projet que de faire disparaitre l'État qu'il considère comme un frein à son émancipation du fait de ses considérations collectives et intrusives. En d'autres termes, le libertarien considère que l'État et ses règles nuisent à sa liberté, laquelle liberté exclut toute notion de groupe puisque son aspiration est de prospérer et d'avancer seul et sans embuche, fort de sa toute-puissance. Il souhaite la privatisation de la santé, de l'éducation, et même de la police, qu'il imagine en agences privées de sécurité rémunérées au rendement.

Tout cela est très sérieux et je vous invite à lire cette longue et stupéfiante définition du libertarianisme (!) sur le site www.quebecoislibre.org.

Mon passage préféré: « Ils (les libertariens) défendent l'égalité formelle de tous sur le plan légal, mais se soucient peu des inégalités de fait entre riches et pauvres, qui sont inévitables et qu'on ne peut réduire qu'en empiétant sur la liberté et en réduisant la prospérité globale. »

Marche ou crève, donc.

Ce serait drôle si on parlait de Raël ou des membres de l'association Terre Plate, mais on parle ici d'un courant de pensée beaucoup moins marginal et se positionnant non pas comme une alternative, mais bel et bien comme LA droite du Québec. Certes ce courant de pensée ne s'est pas encore édifié en parti politique, mais il s'organise toutefois autour de structures telles que le Réseau Liberté Québec, et il réussit à obtenir du temps d'antenne quotidiennement et en abondance sur les radios de la Capitale, s'infiltrant même dans les grands médias par le biais de représentants lissés, mais sournois comme Éric Duhaime.

Il va de soi, comme le dit Chomsky, qu'il s'agit là d'une aberration qui ne peut être prise au sérieux, et "qu'une société qui fonctionnerait selon les principes libertariens s'auto-détruirait en quelques secondes". Pourtant, pour fantaisiste que ce courant puisse paraître, la vigilance est de mise puisqu'à travers ce bruit loufoque, prospèrent toutefois l'individualisme, le profit à tout prix, le mépris de l'autre, la loi du plus fort, la juste part, autant d'idées qui s'immiscent sournoisement dans notre société jour après jour.

Le débat gauche/droite est passionnant, il est sain et il est la démonstration du bon fonctionnement de la démocratie. La gauche est en place au Québec, on peut la contester, mais on doit lui reconnaitre sa légitimité et sa santé d'esprit. La droite reste à inventer, du moins elle doit s'extraire du farfelu pour venir alimenter le débat et récupérer son titre.

Des personnalités sensées comme Mathieu Bock-Côté s'y affairent, mais s'en trouvent parfois découragées au point de ne plus vouloir se définir par ce côté-là de l'échiquier tant il est conoté par cette pseudo-droite inculte et grotesque.

 

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