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La boxe, fascination honteuse

Publication: 04/11/2012 17:21

Je dois à Lucian Bute la chance d'avoir pu partager avec mon amoureuse ce que Philonenko appelle une fascination un peu honteuse: j'aime la boxe. Charme, élégance et simplicité, douceur de ses mots et de ses traits toujours réparés, Bute le gentil a fini de convaincre ma tendresse de m'accompagner dans l'arène de son incompréhension: le centre Bell un soir de boxe. 

Jusqu'alors, je trainais comme Hemingway ce complexe de la brute et je me perdais dans des tentatives de justification du spectacle d'un sang évitable, d'une foule sauvage réclamante d'agonie. Prise au piège, assise près de moi, je pouvais enfin l'inviter à goûter au tragique de ce théâtre pour pauvres et voyous. Pendant que j'épuisais mes références au pugilat sacré de l'Antiquité, pendant que j'extrayais de la littérature la noblesse de ces guerriers magnifiques, je devais aussi justifier les danseuses déhanchantes et aguicheuses des quatre coins du ring en même temps qu'une agression publicitaire et sans pitié.

Bienvenue mon amour, bienvenue dans les sous-sols de mon humanité. Entre ombre et lumière, au milieu des amitiés rugueuses, soûles et sincères, entre luxe et sueur, depuis la limousine et jusqu'aux pissotières, c'est ici que s'écrit la tragédie.

Le Russe me fait peur. Son visage est osseux, sa peau pâle, ses yeux sont clairs et calmes et il a la froideur d'un officier allemand. Sans arrogance, sa bouche sereine étire à peine un sourire menaçant de confiance. J'aurais dû boire, ma lucidité me fait souffrir. Aidé par une mauvaise bière tiède, je me serais soûlé au son de la musique forte et cajolé à la chaleur de chaque sein de chaque danseuse, dans un ricanement gras mais rassurant. Mais tu es là ma douceur, et je dois affronter la mort sans artifice, tout en conservant une haleine fraiche.

J'aime la boxe ma chérie, aussi fort que mon incapacité à te l'expliquer. Je l'aime comme un moment rare de vérité. J'aime la confusion qu'elle me procure. J'aime la boxe parce qu'elle me confronte au vulgaire et me fait côtoyer la mort, celle qui peut arriver d'un seul coup de poing, la mort du lent déclin. J'aime la boxe parce qu'elle a en elle toutes mes défaillances.

Lucian Bute a gagné, sans convaincre. Le héros est encore là, mais il n'est plus magnifique, et l'oubli mettra tôt ou tard la gloire au tapis. Pourtant la foule exulte: Bute! Bute! Bute! Douze ans plus tôt, au même endroit, elle exultait déjà: Hilton! Hilton! Hilton! Vingt mille personnes, debout. Vingt mille personnes, dont pas une seule n'ignorait qu'il était un salaud. Hilton! Hilton! Hilton! 

Bienvenue mon amour, bienvenue dans les sous-sols de mon humanité. Entre ombre et lumière, au milieu des amitiés rugueuses, soûles et sincères, entre luxe et sueur, depuis la limousine et jusqu'aux pissotières, c'est ici que s'écrit la tragédie.

 

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