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Chacune de ces tueries pose l'Amérique face à un miroir criblé de balles

Le problème social américain va au-delà du débat sur le second amendement de la constitution.

04/10/2017 09:00 EDT | Actualisé 04/10/2017 09:00 EDT
Chris Wattie / Reuters
Flowers are pictured near the site of the mass shooting at the Route 91 Harvest Country Music Festival on the Las Vegas Strip in Las Vegas, Nevada, U.S., October 3, 2017. REUTERS/Chris Wattie

Un retraité de 64 ans perché en haut du 32e étage d'un hôtel tire sur la foule avec des fusils d'assaut. La musique s'arrête, des corps tombent, des familles s'endeuillent. L'histoire, si elle avait eu lieu ailleurs, aurait posé des centaines de questions: comment a-t-il pu obtenir ces armes à feu ? Pourquoi n'a-t-il pas éveillé les soupçons de la police ? Comment a-t-il pu accéder à l'hôtel avec tout ce matériel de guerre ? Mais aux États-Unis, la situation ne surprend plus. Seul le décompte des victimes est exceptionnel, faisant de cette tuerie la fusillade la plus meurtrière de l'histoire moderne du pays. Du reste, le scénario est classique : un homme désespéré, désaxé, meurtri par le poids de son quotidien harassant choisit de faire un coup d'éclat. Il prend des armes et charge un lieu public, une école, une université, ici un concert. Souvent, on lui trouve des penchants suicidaires. Alors, il tue, ravage, puis se tue, se ravage. Comme pour dire à la société : « Si j'en suis là, c'est par ta faute. Meurs comme je meurs. »

Bien que l'on ne puisse que condamner l'acte et son auteur, la multiplication des scénarios de tuerie aux États-Unis pose une question sociale et politique fondamentale. Chacune de ces tueries pose l'Amérique face à un miroir criblé de balles dans lequel elle ne peut et ne veut se reconnaitre.

Le problème social américain va au-delà du débat sur le second amendement de la constitution.

Il y a bien sûr le sujet de la circulation des armes à feu qui revient à chaque fois qu'une de ces fusillades a lieu. Dans l'État du Nevada où se situe Las Vegas et ses casinos, il est permis de porter des armes à feu sans permis ni licence particulière. L'enregistrement de l'arme n'est pas obligatoire. Il est évident que cette libéralisation du port d'armes bénéficie à tout individu souhaitant nuire à autrui, que la facilité avec laquelle on peut acquérir un pistolet relativise son usage, normalise la fonction mortelle de l'objet. Mais ce débat acharné qui oppose les deux ailes idéologiques du pays cache en réalité une question de fond plus profonde : fondamentalement, qu'est ce qui pousse les assaillants à passer à l'acte ? Le problème social américain va au-delà du débat sur le second amendement de la constitution. Il fait le procès du modèle social américain.

Car les moyens ne justifient pas la fin. L'arme n'est que l'outil et sa disponibilité qu'une motivation supplémentaire. Mais quel est le processus psychosociologique qui pousse un comptable retraité anonyme sans grand démêlé avec la justice à tirer sur la foule et assassiner des dizaines d'innocents pour lui sans visage, avant de lui même se suicider ?

La réponse est ancrée dans la société américaine, dans la tournure profondément instable qu'a pris la société du spectacle où la névrose sociale provoquée par ce que Christopher Lasch a appelé « la culture du narcissisme », soit le culte du moi dans une société individualiste et laxiste, donne libre cours aux pulsions des humains. La même structure sociale qui pousse à la consommation compulsive, à l'idolâtrie de la marchandise et de son acquisition, à la quête incessante de la gloire narcissique (dans la téléréalité et les réseaux sociaux entre autres), à la satisfaction immédiate et facile des désirs, finit par mener dans son extrême déviance à la barbarie véritable d'anonymes fragilisés et malades. La pulsion meurtrière exacerbée et l'absence d'inhibition expliquent en grande partie ces massacres et montrent la question des armes à feu sous un autre angle.

Une question spéculative fait saisir toute la complexité de la situation : si demain les armes à feu étaient interdites aux États-Unis, qu'aucun pistolet, fusil ou mitrailleuse n'était à la portée de la population, les tueries spectaculaires cesseraient-elles ?

Rien n'est moins sûr.