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L'Arabe égaré: entre occidentalisation et extrémisme

31/01/2015 08:26 EST | Actualisé 02/04/2015 05:12 EDT

On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

Certains arabo-musulmans sont aujourd'hui dans une situation d'égarement identitaire. Même au sein des pays arabes à majorité musulmane, certains fidèles sont en perdition, et répondent à leur déracinement par diverses manières, la plupart destructrices pour la civilisation islamique, dont le cœur est la culture arabe.

Les raisons d'un tel déracinement sont multiples. Tout d'abord, c'est la décadence de la civilisation en tant que telle. Sans modèle musulman clair et précis auquel se rattacher, une partie de la population musulmane s'égare.

Cette déchéance de la civilisation est due à des facteurs intérieurs, mais aussi à certaines variables extérieures non négligeables. Il est vrai que les États musulmans ont perdu toute stature et toute dignité.

Les uns sont des dictatures dénuées de toute intellectualité et de toute logique, incomparable avec ce que l'on a appelé plus tôt les "dictatures éclairées", les autres des monarchies bédouines matérialistes sans histoire ni culture ou spiritualité.

Depuis 2011, et ce que l'on a nommé le "printemps arabe", l'échiquier s'est quelque peu complexifié, avec notamment deux constructions claires: celle de la Tunisie, nouvelle démocratie qui semble réussir, même si les lobbys, les puissances financières gardent, voire augmentent leur pouvoir; et la Libye, chaos provoqué par la démise de Kadhafi, absence d'État et terrain d'entrainement pour les terroristes.

L'Égypte est un cas particulier, où la junte militaire, du haut de ses relations privilégiées avec les États-Unis, reprend doucement le pouvoir et, sans rougir, tue des manifestants le jour de la commémoration de la pseudo-révolution. Les leaders arabes sont aussi dépourvus de prestige et n'incarnent en rien la direction dont les peuples ont besoin.

De plus, leur impuissance et leur hypocrisie face à l'Occident impérialiste ont inspiré le dégoût chez un peuple de plus en plus plongé dans l'indifférence. Insufflée par les diverses débâcles et humiliations infligées aux peuples arabes, tous les jours alimentée par l'influence du modèle occidental (principalement américain) et par l'impuissance des Arabes quant à l'éternelle question palestinienne, cette indifférence s'introduit dans les consciences populaires.

Une autre raison est bien sûr l'ingérence culturelle des puissances occidentales sur le monde arabe, et l'hégémonie politico-sociale qu'elles exercent. Ce n'est pas par supériorité historico-culturelle que le Qatar et l'Arabie Saoudite se posent aujourd'hui comme dirigeants de l'Islam sunnite dans le monde, alors que leurs actions de promotion et de financement d'un anti-islam takfiriste est quasiment visible aux yeux de tous, de même que leur double jeu notoire en ce qui concerne la cause palestinienne.

Cette absence de grandeur actuelle, fatale mais aussi provoquée par un maintien de la décadence civilisationnelle arabe, produit chez une partie des individus arabes un complexe d'infériorité. Celui-ci se traduit comme un désir de reconversion de l'identité.

C'est-à-dire que l'Arabe égaré, puisqu'il n'a pas de modèle et d'institutions adaptées à ses valeurs, son histoire, et ses croyances, se retrouve obligé de regarder ailleurs. Cet "ailleurs" s'exprime par deux sentiers complètement opposés, et incomparables, mais dont la source semble sensiblement la même: une quête d'identité.

L'un des chemins suivis est le déni de l'identité arabo-musulmane et la reconversion complète au modèle occidental. Cela s'exprime par tous les aspects physiques sans très grande importance, mais aussi et surtout par une désertion de l'individu vis-à-vis de sa culture arabe et musulmane, pour une assimilation quasi complète aux dogmes, aux valeurs et à la culture occidentaux.

Ce phénomène fait que l'Arabe égaré se décharge de sa vision et de son héritage civilisationnel pour s'en approprier un autre qui n'est pas le sien, et à travers le prisme duquel il va considérer les différents événements qui se présentent à lui et se créer un point de vue. L'Arabe égaré finit alors par être un Occidental de culture et de pensée, mais un sous-Occidental car au fond il n'en est pas un.

Évidemment, il ne s'agit pas ici de discréditer toute personne influencée par la culture occidentale, en particulier française en ce qui concerne le Maghreb arabe. Quiconque a lu Voltaire ne renie pas son identité arabe, mais quiconque refuse de reconnaître en sa civilisation une grandeur pourtant réelle bien que perdue et un chaînon indispensable à son identité s'égare et se déracine.

C'est aussi là que se pose la question tunisienne.

La nouvelle république tunisienne va-t-elle concrètement se définir comme étant un modèle propre aux Tunisiens, et donc fidèle à leur culture arabo-musulmane et leur histoire? Ou va-t-elle simplement essayer de reconstruire un modèle occidental de type libéral, par mimétisme des "grandes" démocraties?

Il en va de même pour l'art arabe. L'art arabe a, depuis des décennies, connu une sécheresse. Et cela pourrait aussi s'expliquer par l'absence de l'identité arabe dans l'art. Si les chanteuses arabes ne sont que la traduction caricaturale des chanteuses occidentales, alors elles n'ont pas d'aura, et leur musique se noie dans l'indifférence populaire.

L'autre sentier suivi par certains individus arabes en quête d'identité n'est tout autre que la tentative de retour aux fondamentaux de l'Islam. C'est-à-dire qu'à un moment, l'individu opprimé dans sa culture ne veut plus la voir telle qu'elle est et souhaite en revenir aux valeurs d'antan.

Cette vision qui, somme toute, pourrait être intéressante et mener à un retour progressif à la grandeur arabe islamique, est tout de suite déroutée par les réseaux de manipulation. Cela mène évidemment à l'extrémisme pseudo-religieux, dont le paroxysme est l'État Islamique. Ceci étant dit, il serait naïf de croire que seul le complexe et l'envie de retour aux fondamentaux est la cause de l'embrigadement. Ce n'est qu'un prérequis.

Parce que certains Arabes, parfois des jeunes Arabes, sont égarés et sans repères, ils sont facilement embrigadés dans les milices terroristes. Dans une société aux institutions fermes, aux valeurs revendiquées, à l'histoire enseignée, il serait sensiblement plus dur d'être embrigadé, puisque il y aurait savoir et conscience identitaires.

Ces deux sentiers, bien que parfaitement parallèles, mènent à la destruction perpétuelle de la civilisation arabe, et de toutes les valeurs qu'elles comportent. L'un, par le dénigrement interne et la reconversion culturelle, et l'autre, par l'installation du chaos au sein de la civilisation. Tout cela empêche une renaissance de la civilisation arabo-musulmane comme il y a eu renaissance de la civilisation occidentale.

Mais à qui cela profite t-il?

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