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Sophie Huard: un pont vers l'enfer

Trilogie captivante, les deux tomes du Pacte se lisent d'une traite et nous font regretter l'absence du troisième et dernier tome.

18/11/2017 08:00 EST

Quand le vent fait valser la structure centenaire du vieux pont de Québec, on peut, si on écoute attentivement, entendre dans les crissements de sa vieille carcasse fatiguée les pathétiques psalmodies acrimonieuses du grand Satan lui-même, condamné depuis 1919 à errer dans ses terres sous la forme d'un chat.

1917, après deux effondrements, les travaux pour terminer le pont de Québec, ce pont marqué par un funeste destin, semble enfin sur la bonne voie. Il faut dire que depuis que le contremaître a engagé cet étrange ingénieur, tout de noir vêtu, la construction va très bien et la population de Québec peut enfin voir le magnifique ouvrage surplomber avec panache le majestueux fleuve. Une décision dont se félicite constamment le contremaître, malgré le tribut un peu original - la première âme qui traversera le pont - qu'il demande en échange de son expertise. Le jour de l'inauguration, deux ans plus tard, le contremaître s'inquiétant de revoir le ténébreux personnage et se rappelant cette promesse qui soudainement lui semblait moins inoffensive qu'auparavant, décide de laisser un chat noir faire la première traversée. Une immense brume opaque enveloppe alors le pont. Une fois le brouillard dissipé le contremaître s'aventure à son tour sur la chaussée et à sa grande stupéfaction il ne trouve ni l'ingénieur, ni le chat, seulement une touffe de poils noirs et une horrible, mais légère odeur de soufre qui, parait-il, imprègne encore les rues de la capitale nationale quand le ciel est sombre et traîne lourdement des promesses de tempêtes.

Editions FlicFlac

Si la damnation du pont continue, encore aujourd'hui, d'alimenter la rumeur populaire québécoise, elle est aussi le point de départ de la sympathique trilogie romanesque pour ados, le Pacte, de Sophie Huard, dont les deux premiers tomes sont disponibles depuis quelques semaines. « L'idée m'est venue quand mes enfants étudiaient les légendes québécoises en 4e année. Nous nous étions procuré alors quelques bouquins sur le sujet et la légende du pont de Québec revenait souvent et sous plusieurs formes. Mais, quelle que soit la forme qu'elle empruntait, quelques fois c'était un chat, d'autres fois un chien, son essence et le déroulement des événements étaient les mêmes », explique l'auteure qui tranquillement, très tranquillement, a pris conscience de son potentiel dramatique. « Je me suis demandé à ce moment ce qui était arrivé au contremaître qui s'était joué du diable. » Après tout, notre cornu préféré, reconnu ni pour sa grande mansuétude ni pour son humilité, n'a sûrement pas apprécié de se faire enfirouaper par un simple contremaître. « Je me suis donc plongé dans la suite de l'histoire, celle qui n'est pas racontée par la légende, mais cent ans après ce fameux marché de dupes.»

Justine, une jeune adulte de Québec qui adore la poésie, découvre une nuit, dans les gouttes d'eau que sa gourde a laissé échapper sur le tablier du pont, un message de détresse, une demande incomplète d'aide. Intriguée elle revient régulièrement sur le vénérable ouvrage pour découvrir la suite du message et correspondre avec cette prisonnière invisible. Au fil du roman, Justine apprendra qu'elle est la descendante directe du contremaître maudit et qu'Elsa, la mystérieuse prisonnière, est sa petite-fille et qu'elle vient d'un futur contrôlé par un Diable presque au sommet de sa puissance, mais pas encore invincible. Ensemble, chacune dans son époque, elles devront lutter pour mettre fin à son règne et briser la malédiction qui pèse sur la descendance de ce pauvre contremaître qui a eu la mauvaise idée de tenter le diable.

À cette légende du pont de Québec se rajoute celle du boulon d'or, autre conte important qui met en scène le plus long pont cantilever au monde. « Parait-il, mais personne ne l'a jamais trouvé, que lors de l'achèvement du pont on aurait scellé un boulon d'or sur sa structure » un peu comme on fit, du moins selon Des rails sur la prairie de Morris et Goscinny, mais avec un clou d'or, pour le chemin de fer américain quand les voies de l'Union Pacific Railroad et de la Central Pacific Railroad se rejoignirent enfin à Promontory Summit en Utah. « Ce boulon d'or devient dans mon histoire un objet magique puissant qui va jouer un rôle essentiel dans leurs efforts pour mettre fin à la malédiction » et à l'emprise apocalyptique du Diable sur une Québec sans Nordiques.

Dupuis

L'écrivaine nous guide avec enthousiasme et grâce à une combinaison efficace de courts chapitres rythmés et une écriture dynamique pleine de rebondissements, adolescence oblige - « les adolescents sont plus portés vers l'aventure et l'action et l'utilisation de courtes phrases, de courts chapitres et de capteurs d'intérêts à la conclusion de chacun d'eux me permet de garder leur attention et les tenir en haleine.» - à travers cette séduisante course au trésor - où chaque indice est disséminée subtilement au détour des pages - au parfum d'une quête identitaire « jimcambellienne, » où Juliette fera la paix avec elle-même tout en découvrant la richesse de son âme.

Trilogie captivante, les deux tomes du Pacte se lisent d'une traite et nous font regretter l'absence du troisième et dernier tome.

Trilogie captivante, les deux tomes du Pacte se lisent d'une traite et nous font regretter l'absence du troisième et dernier tome. « Mais il s'en vient, il est écrit et nous sommes maintenant dans le processus de la réécriture et de la correction », conclut l'auteure, qui incidemment est présentement au Salon du livre de Montréal, qui n'écarte pas la possibilité de faire revivre un jour ses personnages.

Éditions Flic Flac

Et pourquoi pas, avec la construction du centre Videotron et Régis Labeaume, il y a surement de la matière à écrire une nouvelle légende.

Sophie Huard, Le Pacte, 2 tomes. Les éditions Flic Flac.

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