LES BLOGUES

Promenade dans les jardins du mal

21/09/2013 09:47 EDT | Actualisé 21/11/2013 05:12 EST

Le mal à l'état pur peut se retrouver dans les endroits les plus inattendus, même dans les plus paradisiaques où en principe il ne devrait pas loger. C'est le cas des villes de Promise, paradis rustique au pied des Rocheuses, et de Los Angeles, phare du mode de vie californien à travers le monde. Loin d'être de nouvelles Jérusalem, ces villes pourraient bien être l'antichambre de l'enfer puisqu'un mal innommable semble s'y tapir. Un mal qui n'attend qu'une occasion pour quitter les tréfonds les plus obscurs des deux villes et y étendre sur toute sa surface et en plein jour son ombre maléfique... pour notre plus grand plaisir.

Promise est une petite bourgade, oubliée des hommes et des dieux, perdue au pied des montagnes Rocheuses. Tellement isolée que la guerre de Sécession qui fait rage n'est qu'une vague rumeur qui semble provenir d'un autre monde. La soudaine arrivée d'un prédicateur bouleverse la vie des villageois qui y voit enfin l'occasion de renouer avec une divinité. Mais laquelle, celle du bien ou ... celle du mal?

Première collaboration de Thierry Lamy et de Mikaël (un dessinateur qui habite Québec) le tome 1 du triptyque Promise est une œuvre surprenante qui laisse entrevoir de belles promesses pour la suite. Avec son habile utilisation des couleurs à la fois sombres et délavées, au parfum suranné des daguerréotypes, Mikaël illustre à merveille l'angoisse des Promisois. Une angoisse décuplée par ces montagnes à perte de vue, cette forêt sombre et menaçante et cette neige omniprésente.

Mais ce qui surprend le plus dans Promise c'est le graphisme, à la limite du réalisme et de la caricature, comme le faisait si bien Philippe Foester. Ce style combiné aux angles de vues proposés par le dessinateur permet aux personnages de devenir plus grands, plus gros, plus menaçants que nature. Un procédé qui n'est pas sans rappeler ce que Charles Laughton avait fait dans son unique et génial film The Night of the Hunter. Et tout comme la caméra de Stanley Cortez avait traduit à merveille le scénario de James Agee et de Charles Laughton, la plume du Québécois d'adoption sert avec finesse l'intelligence de l'histoire de Lamy. Avec un autre dessinateur, l'histoire aurait aussi été intéressante, mais sous la plume de Mikaël elle devient autre chose. Une autre chose qui ne demande qu'à être découverte.

Los Angeles durant les années 70. Ici, nous sommes loin de la petite bourgade isolée de l'Idaho au pied des Rocheuses, au contraire si Promise est isolée et tranquille, tout est possibles dans la cité des anges qui ne dorment jamais. Pourtant derrière sa façade clinquante, la mégalopole abrite elle aussi le mal, un mal sournois alimenté par l'anonymat de ses trop nombreux habitants déshumanisés. Et tout comme à Promise le mal se cache sous la forme d'un pasteur, étrangement populaire dans le milieu du cinéma, qui prêche une inquiétante religion, basée sur des sacrifices humains, des rituels sataniques, des orgies sexuelles et de la cocaïne.

Le deuxième opus de la série Fatale de Ed Brubaker et de Sean Phillips explore ce Los Angeles, théâtre des plus fameux romans de James Ellroy, glauque et corrompu où cinéma, mafia et drogue s'enlacent dans une macabre valse décadente. Brubaker et Phillips présentent une galerie de personnages tous plus inquiétants et dépravés les uns que les autres. Au fil des pages, ils tissent une ambiance sombre, angoissante et hypnotisante, proche de celle que Theodore Roszak met en place dans sa Conspiration des ténèbres.

Même si à l'occasion, au détour d'une page, le dessin de Sean Phillips est moins solide, plus approximatif, il ne vient pas briser ni l'intérêt ni le rythme de ce troublant voyage dans l'autre Los Angeles, à des années-lumière des sourires éclatants des vedettes de cinéma, des rayons de soleil et du « glamour » de la Californie. Une belle découverte.

Thierry Lamy et Mikaël, Promise, tome 1, Le livre des derniers jours, Glénat Québec, 49 pages.

Ed Brubaker, Sean Phillips, Fatale, tome 2 La main du diable, Édition Delcourt, 124 pages.

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.