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Philocomix, le bonheur, la philosophie et les lapins.

Jamais mes vénérables professeurs collégiaux n'ont réussi à me faire comprendre ces concepts comme ce trio d'auteurs l'a fait.

21/10/2017 08:00 EDT

« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur » peut-on lire dans la déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique signée le 4 juillet 1776. Si les pères fondateurs mentionnaient la recherche du bonheur dans le document le plus important de leur pays c'est qu'ils avaient très bien compris que cet inaccessible rêve était et est toujours le moteur de nos actions. Hélas comme le bonheur des uns n'est pas celui des autres, on se retrouve vite dans un joli foutoir. Une chance, les philosophes sont là pour nous aider à choisir la bonne définition. Mais le hic c'est que même eux sont incapables de s'entendre sur une vision commune. Manifestement nous ne sommes pas sortis de l'auberge.

La «coolitude» de la philosophie

C'est à ces approches du bonheur que se sont intéressés Jean-Philippe Thivet, Jérôme Vermet et Anne-Lise Combeau dans ce surprenant Philocomix. Surprenant parce que loin d'être un pavé aussi ennuyant que la pluie, comme on pourrait le supposer a priori, ce voyage dessiné à travers les enseignements de 10 philosophes est drôlement amusant et se distingue par l'efficacité le dynamisme, l'intelligence de sa vulgarisation. Jamais mes vénérables professeurs collégiaux n'ont réussi à me faire comprendre ces concepts comme le trio l'a fait.

Rue de sevres

Peut-être qu'à l'époque, trop jeune, je ne voyais pas l'importance de la philosophie ou que mes maîtres étaient incapables d'en parler clairement, mais j'avoue que cette recherche intellectuelle autour du bonheur me semblait bien inutile, bavarde et tellement loin de moi que je doutais de pouvoir la comprendre un jour.

Eh bien grâce à Philocomix j'ai enfin compris tous ces concepts, que je connaissais instinctivement depuis très longtemps sans être toutefois capable de les nommer et encore moins de les expliquer.

Il faut dire qu'avec leur humour décalé, habile mélange entre le Gotlib potache de l'ère Pilote et la franche rigolade des Monty Python, plein de clins d'œil, qui fait exploser le 4e mur et implique activement le lecteur – ce que n'ont jamais réussi à faire mes professeurs – les auteurs ont la recette parfaite pour explorer toute la richesse de cette recherche désespérée du bonheur, même s'il semble un peu ironique d'associer bonheur au désespoir.

Avec le résultat qu'à la conclusion de Philocomix, je me suis senti drôlement plus intelligent.

Avec le résultat qu'à la conclusion de Philocomix, je me suis senti drôlement plus intelligent. Alors ne serait-ce que pour cette raison on devrait inscrire sa lecture dans nos cursus collégiaux de philosophie.

Ainsi peut-être que grâce à cette leçon dessinée les prochains cégépiens cesseront de se dire que la philosophie c'est de verser du vide dans du néant.

Le philosophe qui chausse du 88

Si Lapinot, célèbre création de Lewis Trondheim, n'a jamais été cité parmi les philosophes importants qui se sont penchés sur le bonheur, il serait peut-être temps de corriger cette erreur historique, tant sa vie tourne autour de cette unique quête celle du bonheur

En 2004 le dessinateur avait mis fin brusquement à vie de son célèbre lagomorphe à longues oreilles au grand malheur et à la stupéfaction de ses fans qui, comme moi, se délectait de ses loufoques aventures aux réflexions teintées d'un irrésistible humour absurde. À travers les situations folles et déjantées de Lapinot c'était tout l'humour iconoclaste et « ionescien » qui retrouvait une nouvelle vigueur.

l'Association

Nous étions tous heureux du retour de notre lapin préféré. Heureux, mais craintif tant les merveilleux souvenirs qu'ils nous avaient légués pouvaient être gâchés par un retour moins réussi. Après tout Georges Lucas n'avait-il réussi à porter ombrage à sa mythique Guerre des étoiles avec l'ignoble Menace fantôme.

Heureusement, ce n'est pas le cas. De la première page, où Trondheim réussi à faire le point sur la disparition de Lapinot – ça relève presque du génie scénaristique – à la dernière page, on y retrouve le même humour caustique, les mêmes réparties mordantes, le même sens aigu de l'observation et la même facilité à transformer les banales situations du quotidien en d'incroyables imbroglios gordiens dignes des plus grands moments de l'humour absurde.

Cette fois-ci, c'est Lapinot qui, grand cœur qu'il est, offre le gite à un inconnu qui teste plusieurs médicaments dont une pilule qui donne le pouvoir de voir les aura des gens qui mentent, De quoi foutre le bordel dans la vie de Lapinot surtout quand son ami l'ineffable Richard s'en mêle. Comme le créateur l'a toujours si bien fait, ce Monde un peu meilleur devient vite un hilarant train fou qui décide de son propre destin et qui s'enfonce dans les territoires les plus sauvagement décalés d'Absurdistan, pays où manifestement habite le lapin... et peut-être aussi Trondheim.

Dargaud

Autre grand retour sur les rayons des libraires, le premier tome de l'intégrale de Mac Coy, western impressionniste qui avait fait jadis les belles pages du Lucky Magazine et de Pilote. Fortement inspirée par Blueberry et Robert Redford, le western de Gourmelen et Palacios est encore aujourd'hui aussi impressionnant, autant par l'intelligence de ses scénarios que par la beauté des grandioses dessins baroques de Palacios et de son habile utilisation des couleurs - ses jaunes insoutenables traduisent avec justesse la chaleur étouffante du désert mexicain – qu'à l'époque où je le lisais. Un seul petit défaut, la richesse de la série aurait mérité un dossier plus étoffé que la mince page qu'on nous offre. Mais bon, il ne faut pas cracher dans la soupe, qu'on décide de le rééditer, c'est déjà un grand pas de fait.

Thivert, Vermer, Combeaud, Philocomix, 10 philosophes, 10 approches du bonheur,Rue de sèvres.

Trondheim, Un monde un peu meilleur, L'Association.

Gourmelen, Palacios, Mac Coy, l'intégrale tome 1, Dargaud.

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