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«Mort au Tsar»: l'implacable marche de l'histoire selon Nury et Robin

20/12/2014 08:43 EST | Actualisé 19/02/2015 05:12 EST

Certains bédéistes réussissent à surprendre d'un album à l'autre, quelle que soit l'intrigue, ils savent garder l'attention par l'intelligence et la richesse de leur narration. C'est le cas de Philippe Girard et de Fabien Nury qui, même si leurs méthodes narratives sont différentes, savent explorer les méandres des sociétés sclérosées à la veille de leur implosion.

De la Russie tsariste...

J'adore Fabien Nury, un des scénaristes les plus intéressants de sa génération, capable d'exceller autant dans le feuilleton que dans le fantastique ou dans la grande saga familiale. Mais c'est quand il touche aux côtés les plus sombres de l'histoire contemporaine que le créateur de Silas Corey démontre tout son talent. On a tous à l'esprit Il était une fois en France qui remettait en question ces résistants de dernière minute qui tentaient de racheter des années de collaboration avec les Nazis ou encore La mort de Staline, une histoire vraie soviétique, consacrée aux tractations de la garde rapprochée du petit père des peuples pour prendre le pouvoir lors son décès

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Et c'est encore une fois avec Thierry Robin qu'il nous propose une nouvelle vision de l'histoire russe. Dans ce Mort au tsar, le duo s'intéresse à une période trouble (1904-1905) de la Russie, prélude à la Révolution d'octobre. Paranoïa, attentats, chaos, répression, violence et souffrance sont au cœur de cette période charnière dans le renversement du pouvoir impérial. Un climat que le scénariste exploite à merveille et que Robin met en scène avec un dessin subtilement expressionniste qui exacerbe l'angoisse, les tensions et les contradictions d'une société sur le point d'imploser devant la marche implacable de l'histoire.

Une marche trop puissante pour le gouverneur général de Moscou, Serguei Alexandrovitch trop frêle, trop hésitant, trop malléable pour imposer une unité dans une société qui craque de tous cotée. Nury présente des personnages incapables de s'imposer alors que la Russie bascule inexorablement vers le chaos, des pantins dépassés par l'ampleur d'un mouvement qui débouchera sur cette fameuse révolution une décennie plus tard. Et quand l'album se termine sur cette dernière case totalement obscure, noire comme la mort du Christ dans l'Évangile selon saint Mathieu de Passolini, on se surprend à avoir de l'empathie pour ce pauvre Grand Duc sacrifié par un pouvoir impuissant qui porte le germe de sa propre destruction.

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Une belle leçon de bande dessinée.

... au Québec de la grande noirceur.

Si Nury s'attarde aux dernières heures de la Russie traditionnelle, de l'autre coté de l' Atlantique, Philippe Girard fait de même avec son Québec de La Grande Noirceur, une superbe bédé qui trace un portrait très sombre de cette province canadienne qui vit à l'ombre des clochers et des corbeaux en soutane.

Il y a des parfums des Demi-civilisés, ce roman de Jean-Charles Harvey mis à l'index par le clergé québécois en 1934, dans cette grande noirceurr, il y a aussi des relents du Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, du I Confess de Hitchcock et des Cendres d'Angela de Frank McCourt. Et même si ce dernier se déroulait dans l'Irlande catholique du début du siècle dernier, on y retrouve, comme dans ce Québec, loin de l'image « disneylandisé » du Maire Labeaume, ce même désespoir, ce même fatalisme, cette même misère, cette même crainte de la différence et cette même tristesse qui suintent de chaque immeuble, de chaque rue, de chaque couleur terne et éteinte utilisés par le bédéiste.

À travers un court instant du parcours de sa grand-mère, Anna Donati, une jeune Italienne qui a immigré au Canada et qui a dû choisir le Québec à cause des politiques religieuses de l'époque - les catholiques au Québec, les protestants dans le reste du pays - Girard trace un portrait dévastateur de ce « petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire quand l'ignorance complète est impraticable » comme l'écriront en 1948 les signataires du Refus Global.

Il y a quelque chose d'extrêmement réjouissant et de frustrant à lire une œuvre comme La grande noirceur. Réjouissant parce qu'elle démontre la grande qualité de notre production bédéesque nationale et la maturité de l'œuvre de Girard, à la fois personnel et grand public. Frustrant parce que s'il était né en France, le bédéiste serait depuis longtemps célébré comme un auteur important et n'aurait pas à recommencer à zéro à chaque nouvel album, même si sa notoriété augmente après chaque publication.

Mais au-delà de cette situation inhérente à la bédé québécoise, La grande noirceur doit être lue et mise au programme des cours du secondaire et du Cégep. Parce que, bien sûr, les témoins de cette triste époque ne sont plus légion, mais aussi pour contrer l'influence néfaste de certains commentateurs médiatiques révisionnistes qui propagent une certaine vision paradisiaque de ce Québec où la population survivait en attendant de mourir, mais qui n'avait pas de dette nationale... comme elle n'avait rien d'ailleurs.

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Et ne serait-ce que nous rappeler cette triste période, La grande noirceur est une œuvre essentielle.

Fabien Nury, Thierry Robin, Mort au Tsar tome 1 Le gouverneur, Dargaud.

Philippe Girard, La grande noirceur, Mécanique Générale.

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