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«Le contrepied de Foé»: est-ce ainsi que les hommes vivent?

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Gros été pour les amateurs québécois de soccer: l'Euro et la victoire du Portugal, les Olympiques et la médaille d'or du Brésil, la visite du mythique FC Barcelone et du non moins légendaire AS Roma, ouf, tout un été!

Et à ces moments éblouissants de foot, il faut rajouter deux excellentes bédés qui portent sur le sport le plus populaire de la planète. Après l'excellent Un maillot pour l'Algérie qui a ouvert de belle façon notre été foot, voila qu'arrive Le contrepied de Foé qui traite d'un aspect moins glorieux de l'industrie du ballon rond, celle du recrutement des jeunes prospects provenant de pays pauvres. Bienvenue dans la triste réalité du sport esclavagiste.

À un coup de pied du paradis

En France plus de 1200 cas «d'enfants foot» et de footballeurs sans papiers, ces jeunes sportifs encouragés par des recruteurs magouilleurs à venir pratiquer leur passion en Europe dans l'espoir d'une carrière professionnelle, ont été recensés. Bien qu'inquiétants, ces chiffres, qui ne sont sans aucun doute que la pointe de l'iceberg, ne décrivent pas le drame de ces adolescents et de ces jeunes adultes enlevés à leur environnement et à leurs familles, isolés dans des sociétés où ils n'ont aucun repère. Après leur excellente bande dessinée consacrée à l'expérience d'autogestion de l'usine Lip, le tandem Galandon et Vidal reviennent avec une bande dessinée coup de poing qui s'attaque à ce nouvel esclavagisme caché derrière les rêves et la passion des amateurs du ballon rond.

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Urbain et Amadou sont deux jeunes footballeurs camerounais. Quand ils cèdent aux promesses de gloire, de prestige, d'argent et de clubs mythiques européens de Boss un agent de la FIFA, plus proche de l'escroc que du recruteur, les deux Camerounais, poussés par leurs rêves, leurs familles et leur village, qui voient en eux une source potentielle d'argent et d'amélioration de l'ordinaire, se retrouvent dans une galère dont ils n'avaient pas imaginé les conséquences, même dans leurs cauchemars les plus sordides.

Anti conte de fées, descente dans l'enfer quotidien d'un sans-papiers, Le Contrepied de Foé est un reportage dérangeant sur ces laissés pour compte de la planète foot. Victime de son recruteur arnaqueur et de ses frères villageois, qui voient en lui un compte de banque, sans identité, sans formation, passant d'un petit boulot mal payé à l'autre, sans logement, sans avenir, sans possibilité de retourner au pays, écrasé par la honte de s'être fait manipulé comme un bleu, Urbain, véritable héros de cette bande dessinée, doit apprendre à survivre anonymement dans les endroits les plus glauques de Paris, en espérant pouvoir être découvert par un chasseur de talent et repêché par un club professionnel qui vont s'enrichir sur ses coups de pied et ses passes magiques.

Une bande dessinée troublante sur la noirceur tranquille de l'âme humaine.

L'implacable silence de l'obscurité

La placide obscurité des hommes c'est aussi le cœur du Rapport de Brodeck dont la conclusion vient enfin d'arriver sur nos tablettes. On l'attendait avec impatience cette nouveauté de Larcenet dont le premier tome a été célébré un peu partout dans l'univers bédé. Le rapport Brodeck c'est l'histoire d'un meurtre, du meurtre d'un étranger commis par une communauté isolée dans une forêt épaisse et angoissante en plein hiver, une communauté qui lors d'une guerre précédente avait volontairement sacrifié deux de ses membres, d'origine étrangère, aux occupants, une communauté qui a beaucoup à se faire pardonner et qui demande à Brodeck un des deux étrangers, de consigner les témoignages des villageois sur l'assassinat pour pouvoir oublier cet événement qui a marqué profondément leurs âmes.

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Si le premier tome impressionnait, ce nouvel opus, lui, dépasse largement nos attentes. Encore une fois le trait dénudé, tragique et beau de Larcenet traduit le désespoir d'un Brodeck, impuissant devant les événements, qui préfère la fuite aux ténèbres de ce village malsain qui se drape dans un inquiétant mutisme. Et si le trait de Larcenet évoque avec brio la noirceur des villageois, ses dialogues et ses silences lourds de sens et de conséquences renforcent, eux, ce climat oppressant qu'il met en place dès sa première image.

Avec son regard perçant et son sens de l'observation aigu, Larcenet sans prendre position raconte cette histoire qui nous met mal à l'aise et qui nous chamboule, comme si nous étions, nous aussi membres de cette communauté, comme si nous avions participé à cette sinistre mascarade, à cette conspiration occulte, à ce meurtre anonyme, mais dont tout le monde porte la responsabilité.

Tragédie profondément troublante Le rapport de Brodeck nous interpelle sur notre conception du courage, sur le poids de la communauté et sur notre lâcheté ordinaire qui nous force à tolérer l'intolérable ou à le fuir comme Brodeck. Parce qu'en bout de piste la vie n'est pas du cinéma et devant des événements incontrôlables et hors du commun nous ne sommes peut-être pas les héros que nous pensions être.

Avec son immense talent, le bédéiste a su mettre le doigt sur ces zones grises de notre psyché individuelle et sociale et c'est peut-être ce qui est le plus bouleversant dans cette lecture.

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Et vous, auriez-vous été un villageois ou Brodeck? De mon coté j'ai peur de la réponse...

Galandon, Vidal, Le contrepied de Foé, Dargaud,
Larcenet, d'après le roman de Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck Tome 2, L'indicible, Dargaud

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