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La république de... Banana

11/10/2014 09:22 EDT | Actualisé 11/12/2014 05:12 EST

Oubliez Platon, Socrate, Descartes, Hegel, Kant, Touraine, oubliez tous les philosophes anciens, modernes et futurs. Désormais la philosophie a accouché de son penseur le plus percutant, celui qui explique enfin notre réalité : Ray Banana. Avec son franc-parler et son allure scientifiquement blasée du baroudeur à qui on ne la fait pas, Banana, qu'on croyait disparu dans les brumes de la ligne claire, nous dispense sa sagesse sur notre monde moderne en quête de sens. Nous avons tenté de rejoindre ce Diogène du nouveau millénaire sans succès, mais le célèbre ruffian a quand même délégué son papa, Ted Benoit, un des grands de la bédé, pour répondre à nos questions sur ce retour aussi inattendu que tonitruant.

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« Ray Banana n'a jamais disparu, il était en sommeil parce que les Blake et Mortimer m'occupaient beaucoup, mais il était toujours là, il m'attendait. Banana est ce genre de personnage qui s'impose à son créateur et qui décide de son avenir. Là, il avait envie de revenir, mais sous une nouvelle forme», loin de sa précédente mouture très ligne claire inspirée des « fifties ». « Il n'est pas si différent que ça. J'ai toujours pris soin dans ses aventures de lui donner des préoccupations politiques.» De la politique à la philosophie, il n'y a qu'un pas que le héros au sempiternel costard blanc n'a pas hésité à franchir avec l'aide du regretté Michel Labrie, professeur de philosophie à Rimouski, grand amateur de bédés et ami du dessinateur. « J'ai souvent discuté du nouveau Banana avec Michel et il m'a beaucoup aidé en m'envoyant des bouquins de philosophie » précise le bédéiste.

Mais attention si l'aventurier à la dégaine « clarkgablelienne » a troqué la castagne et les beignes en pleine poire pour la recherche du sens de la vie et la quiétude d'un atoll perdu au cœur de Pacifique, il reste fondamentalement le même ovni, décalé de son environnement et aux propos dont le sens lui échappe souvent. « Banana n'est pas un véritable intellectuel. Il a son bon sens, mais il ne le maîtrise pas complètement. Si c'était moi qui disais ces réflexions, je passerais pour un donneur de leçon. Ce n'est pas le cas avec Banana parce qu'on ne sait pas s'il est sérieux ou s'il plaisante.» Une ambiguïté qui permet à Benoit de transformer le lecteur en un équilibriste qui valse constamment entre ces deux positions. « J'aime créer une distance chez le lecteur. J'aime le forcer à se demander constamment si Banana pratique l'ironie ou s'il croit vraiment à ce qu'il dit.»

Si la pensée de Banana a beaucoup changé, il en est de même pour sa dégaine. Certes il garde toujours son flegme et sa superbe, mais la ligne claire n'est plus aussi précise qu'avant et le trait est plus proche du croquis, comme si le dessinateur sentait le besoin de nous montrer qu'il n'était pas que l'homme de la ligne claire. « Je me sentais à l'étroit avec ce style. L'aventure réaliste à la Blake et Mortimer est très contraignante et j'avais envie de faire autre chose, ce n'est pas mon genre de refaire constamment la même chose. Mais attention je ne crache pas sur la ligne claire, j'en fais toujours pour des illustrations par exemple, mais en bande dessinée j'avais envie d'autre chose. »

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Exit la ligne claire des années 80, bienvenue à un dessin plus instinctif. « Je ne cherche pas à faire de beaux dessins, je cherche plus à être expressif. Je suis moins appliqué, je ne retravaille pas le dessin, quand il n'est pas bon, je préfère le recommencer plutôt que d'arriver à une perfection vaine. À la limite je prends plus de plaisir avec le texte qu'avec le dessin.» Un plaisir que Benoit partage avec le lecteur dans sa nouvelle parution ou sur son blogue - bloguehttp://lespenseesimprobablesderaybanana.blogspot.ca/ - où le célèbre aventureux nous fait part de ses réflexions sur la vie, l'amour, l'évolution, les lois du marché et la guerre contre les machines. « Elle est déjà commencée à Fort Mc Murray », chuchote-t-il.

Encore une autre prémonition intuitive de l'indispensable Ray Banana ce nouvel Aristote.

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Il n'y a pas que Ray Banana qui revient sur la scène du 9e art, celui que l'on croyait disparut aux premiers temps de la guerre d'Espagne, Corto Maltaise, le héros le plus romantique de la bédé, est sur le point de faire sa grande rentrée. Le Figaro nous apprenait le 6 octobre dernier que le célèbre marin des Cornouailles allait reprendre du service 20 ans après la mort de son créateur Hugo Pratt. Juan Díaz Canales, le talentueux scénariste de Blacksad , et Ruben Pellejero travaillent présentement sur une nouvelle aventure attendue pour octobre 2015. On a déjà hâte de revoir ce bon vieux marin à casquette blanche,à la boucle d'oreille et au parfum de mystère.

Ted Benoit, La philosophie dans la piscine, La boîte à bulles

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